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Les multiples talents d'Elisabeth Sophie Chéron

Article Citation: 
Cahiers II, 1 (1988) 91-98
Author: 
Marie-France Hilgar
Article Text: 


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Elisabeth Sophie Chéron que l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture élut en 1672 est assez oubliée de nos jours, pourtant Voltaire lui donna une place dans la liste alphabétique des satellites fameux dont il environna le Roi-soleil. On lit dans Le Siècle de Louis XIV: "Chéron Elisabeth, née à Paris en 1648, célèbre par la musique, la peinture et les vers, et plus connue sous ce nom que sous celui de son mari, le Sire Le Hay. Morte en 1711." C'est donc que Sophie Chéron demeurait une gloire entre tant de gloires longuement énumérées par Voltaire.

Née d'un père protestant et d'une mère catholique, la petite fille fut élevée dans la religion réformée. Le père, peintre, initia ses cinq enfants à la pratique de son art. Trois d'entre eux héritèrent des aptitudes paternelles, mais ces dons apparurent accumulés et multipliés dans Elisabeth Sophie, qui acquit très jeune un renom de portraitiste. Aux environs de Meaux, où les Chéron habitaient, se trouvait l'Abbaye de Jouarre. Elisabeth Sophie ne comptait guère que quatorze printemps quand elle y fut invitée pour faire le portrait de l'abbesse régnante, Henriette de Lorraine. C'est à Jouarre que se sont préparées l'évolution religieuse et la conversion de la jeune fille: l'abjuration d'Elisabeth Sophie et de sa soeur Marie fut enregistrée en l'église Saint-Sulpice à Paris le 25 mars 1668. La jeune convertie s'y qualifiait de peintre.

Rappelons très brièvement quels caractères essentiels présentait alors la peinture à la mode et en faveur. Elle était tout aristocratique, regardait en haut; la piété était profitable et les tableaux noblement religieux étaient commandés fréquemment et facilement placés. Les églises s'inondaient de lumière et leurs murailles s'encombraient de peintures. Les grands se donnaient pour familiers, voire pour ancêtres, les héros de l'histoire; ils aimaient aussi beaucoup se contempler eux-mêmes; les portraits devenaient à la mode, et des artistes tels que Largilîière et Rigaud se glorifiaient dans ce labeur lucratif et incessant. Pour Elisabeth Sophie, faire des portraits était une source généreuse de succès mondains et de superbes revenus. Elle n'avait guère que vingt-deux ans lorsqui elle peignit le très illustre archevêque de Paris, Hardouin de Beaumont de Péréfixe, qui avait été le précepteur officiel du petit Louis XIV. Sa réputation ainsi établie, Elisabeth Sophie reçut bien des commandes. Les femmes étaient nombreuses, en particulier celles qui s'illustraient dans le service des muses: Mmes Dacier, Deshoulières, d'Aulnoy, des Ursins, Mlles de Scudéry et de Montpensier, mais aussi Mme Guyon la quiétiste, le janséniste Nicole, le Père Bourdaloue, jésuite, le prince de Condé, le roi Casimir de Pologne, la princesse de Monaco, le jeune duc de Sully, etc. La chronologie de ces portraits est d'ailleurs souvent impossible à établir.

Le 11 juin 1672, à l'âge de vingt-quatre ans, Chéron était admise à l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Fondée en 1648, l'année même de la naissance de la jeune artiste, cette académie, imposait des épreuves à quiconque ambitionnait d'y prendre place. La jeune fille se soumit à cette obligation et fit d'elle-même un portrait qui nous a été conservé. Le couleur n'en est pas très heureuse: A l'instar de Lebrun, Chéron, était plus dessinatrice que coloriste. Le portrait représente Chéron à mi-corps: de ses fines mains, elle tient et déroule un feuillet où se devinent les premières lignes d'une nouvelle oeuvre. C'est un bon portrait selon la formule en usage à cette époque. L'Académie accueillit favorablement à ce portrait qui prit place au Louvre, parmi les autres morceaux dits de réception. II semble bien que Chéron fut la première académicienne.

Elisabeth Sophie composa aussi quelques tableaux. Le musée de Rennes conserve une Marie-Madeleine d'agréable aspect. Ce n'est qu'un buste qui pourrait être considéré comme un portrait. Une mise au tombeau présente au contraire de nombreuses figures. C'est une composition quelque peu artificielle mais abondante, heureuse et bien équilibrée dont il ne subsiste que la gravure, datée de 1710. Il reste â vrai dire peu de tableaux d'Elisabeth Sophie, mais un grand nombre de ses oeuvres sont conservées en gravures au Cabinet des Estampes et racontent une vie d'efforts couronnée de succès. Elle avait un goût prononcé de l'antique, lequel, à cette époque, dominait avec Poussin l'Ecole française. Elle fit de nombreaux travaux d'après les médailles et les pierres gravées des principales collections. Elle reproduisait souvent des scènes mythologiques, d'un burin parfois timide et maladroit, mais ne manquent ni de charme ni de couleur. Elle se piquait d'exactitude mais il ne faut pas s'étonner si ces petits monuments de pierre rare, le plus souvent de rouge cornaline, prirent sous l'interprétation de Chéron des élégances un peu mièvres, des grâces un peu modernes, ou même des attitudes comme les enseignerait un bon maître à danser. Quelquefois aussi elle s'essayait à des compositions originales, telles que Narcisse amoureux de lui-même, Pan et Syrinx, mais l'imitation de l'antique y est trop évidente pour qu'on puisse lui en attribuer tout le mérite.

Voila donc en résumé ce qu'on peut dire de l'oeuvre peinte ou dessinée où s'exerça le talent de Chéron. N'oublions pas que Voltaire dit qu'elle fut célèbre aussi par la musique et les vers. On ne peut que s'extasier devant tant de talents! On vante aussi l'habileté d'Elisabeth Sophie à jouer du luth. Nous applaudirons de confiance et ne dirons rien de plus sur la musicienne. Voyons ce que dans le jeu des vers pouvait être Chéron.

La Coupe du Val-de-Grâce, une sorte d'épître de huit cents vers environ, est une réponse au poème que Molière avait consacré à la gloire de cette coupe décorée par Mignard. On ne saurait, avec certitude en laisser la paternité à Chéron. Le manuscrit autographe, qui ne porte aucun nom d'auteur, retrouvé à la Bibliothèque de l'Arsenal, a été réédité par le bibliophile Jacob (Paul Lacroix) en 1880. Quelques lignes d'avant-propos semblent bien désigner Chéron: "Un cavalier proposa de faire lecture d'une critique du Val de Grâce, qui lui était tombée entre les mains. Il dit qu'elle était d'une dame d'un mérite encore plus distingué par sa vertu que par son mérite ... La dame qui en a fait la critique, n'en forme le dessein que pour faire sa cour à M. Colbert qui protégeait M. Lebrun, qui était l'ami et le concurrent de M. Mignard." Ces lignes sont précieuses et semblent bien se référer à Chéron. L'auteur n'est clément ni envers l'oeuvre même, ni envers le procédé employé, celui de la fresque. Le poème n'est qu'une diatribe méprisante. C'est la coupe elle-même qui parle et proteste contre les éloges qui l'ont saluée. L'imitation des modèles est dénoncée:

Les pilleurs et les assassins
N'ont jamais fait plus de larcins...

Voici ce que deviennent, dans cette satire, la science des raccourcis, l'habileté de Mignard à grouper des personnages tourbillonnants dans l'espace:

Celui qui m'a voulu parer
N'a fait que me déshonorer,
Il a fait souffrir le martyre
A mainte vierge: il les déchire.
Il leur casse jambes et bras
Sans épée et sans coutelas...

Cette animosité certaine autant qu' injuste s'explique quand on se souvient en effet que Mignard était le rival de Lebrun, qu'il s'efforçait de supplanter, et dont Chéron était la protégée.1 Elle n'avait que vingt-et-un ans lorsqu'elle écrivit cette critique. Elle n'a jamais montré par la suite quelque humeur de jalousie ou de malveillance. Bien accueillie par le public, recevant des rentes du roi, consacrée par la mode, Elisabeth Sophie pouvait se compter parmi les satisfaits.

C'est dans la traduction en vers qu'elle fit du Livre des Psaumes, oeuvre de maturité, qu'Elisabeth Sophie Chéron donna une nouvelle preuve des dons qu'elle avait reçus de la nature, et qui, "concentrés sur un objet unique l'eussent sans doute mise hors pair" (fidère 17). Les Psaumes de David et Cantiques nouvellement mis en vers françois enrichis de figures reçurent le privilège royal le 15 novembre 1693. C'est un livre de collaboration fraternelle, les figures annoncées, du même nombre que les psaumes traduits, étant signées par Louis Chéron, frère cadet d'Elisabeth Sophie. La femme- poète trône au seuil de son livre. Quatre vers latins accompagnent cette effigie qui peuvent se traduire ainsi: "Voilà celle par qui les divins prophètes parlent dans une bouche française et les oracles anciens se dévoilent. Comme si elle s'était dérobée elle-même dans un miroir, elle s'est peinte, mettant son image dans ses vers, sculptant aussi son image dans le bronze."2

Voyons comment Chéron s'est acquittée de sa charge de traductrice. Les vers suivants qu'elle composa sur le fameux psaume Super flumina Babylonis, et qui furent aussi paraphrasés par Racine dans Esther, nous semblent dignes d'être cités:

Assis sur l'orgueilleuse rive
Où Babylone règne et voit couler nos pleurs
Captifs nous déplorions tes funestes malheurs,
Triste Sion, déplorable captive.
Nos harpes, nos hautbois, aux saules suspendus,
Muets n'étaient plus entendus.
En vains nos durs vainqueurs, enflés de leur
[victoire
Se flattaient d'en ouïr les déplorables sons:
"Chantez, nous disaient-ils, ces célèbres chansons
Qui de votre Sion jadis vantaient la gloire!"
Hélas, leur disions-nous, par ces cruels mépris
Pourquoi renouveler nos douleurs assoupies?
Ces cantiques si saints, les avons-nous appris
Pour être profanés en des terres impies?
Déplorable Sion, si jamais l'avenir
De tes cruels malheurs m'ôte le souvenir,
Que sur nos luths sacrés mes doigts s'appesantissent,
Que la langue me reste attachée au palais
O Jérusalem, si jamais
Sur les bords étrangers tes concerts retentissent!

Elisabeth Sophie ne traduisait évidemment pas, elle paraphrasait avec habileté. Elle voulait ordonner harmonieusement sa strophe. Le texte traditionnel y perdait sa rude et ferme éloquence, mais l'oeuvre de Chéron ne manque ni d'agrément ni de noblesse. Elle avait le sentiment du nombre, de l'eurythmie facile. Rien n'est heurté, les strophes coulent aisément.

Le livre des psaumes fut bien accueilli et les éditions se succédèrent. Du Sauzet, journaliste de Trévoux, écrivait en novembre 1717, donc six ans après la mort de Chéron: "Le style poétique de Mme Le Haye—née Chéron—n'a pas besoin que je le fasse connaître; nos plus grands poètes ne sont pas plus poètes que cette dame. Elle a eu le talent de Sapho; mais elle en a fait un meilleur usage que cette fameuse Grecque, heureuse si elle avait eu la vertu de Mme Le Haye." Dans une lettre adressée de Bruxelles le 4 juillet 1730, à Brossette, voici ce que dit Jean-Baptiste Rousseau à propos de Chéron: "Il y a plus de substance dans le moindre quatrain de Mme Chéron que dans tout ce qu'a fait en sa vie Mme Deshoulières ... Quelle force dans ses vers! Quelle majesté dans ses psaumes! Vous me parlez des miens; je les donnerais tous pour la paraphrase du 103: Benedict anima mea domine!..."

La muse d'Elisabeth Sophie Chéron savait aussi passer du grave au doux. Un incident qui lui arriva en compagnie de son mari3 aux environs du Pont-Neuf donna à Elisabeth Sophie l'occasion d'écrire un poème héroï-comique en trois chants: Les cerises renversées. Leur carrosse ayant fait tomber à son passage un panier de cerises, la marchande avait poussé de hauts cris, ameutant si bien la foule qu'il avait fallu à M. Le Haye payer rançon pour arriver à libérer le carrosse et les dames qui se trouvaient à l'intérieur. Ainsi débute le premier chant:

Je chante ce combat où tout couvert de gloire,
Damon, près du Pont-Neuf, remporta la victoire,
Où son coeur généreux, pour deux fois dix-huit
[sous,
Sut d'un peuple en fureur apaiser le courroux.
Muse qui du clocher de la Samaritaine Vis de loin ses exploits, viens animer ma veine;...
Conte-moi le péril où se trouvèrent prises
Les dames dont le char renversa des cerises;
Et dis-moi par quel art Damon sut ménager
La gloire du beau sexe et vaincre le danger...
Damon voit le péril, entre au champ de bataille,
Monte sur une borne: "Ecoutez-moi, canaille!
Cria-t-il." On se tait. Chacun de tous côtés
Tient sur le harangueur les regards artêtés.
Tel on vit entrefois le chantre de la Thrace
Par ses divins accents suspendre sa disgrâce,
Quand, respirant le sang, le carnage et l'horreur,
Des femmes pour le perdre accouraient en fureur...

Se rappelant une scène du Lutrin, Chéron place ses combattants dans le voisinage d'un libraire revendeur sur les quais:

Deux cents volumes neufs, en un tas ramassés,
Du parapet dans l'eau se trouvent dispersés.

Nous sommes ainsi informés que déjà au XVIIe siècle les bouquinistes étalaient leur marchandise sur les parapets au bord de la Seine.

Le combat et le poème finissent par l'ondée de quelques sous:

O subite merveille!
Cette paix, où les dieux travaillaient vainement,
La moitié d'un écu la fit en un moment.

Chéron a démontré avec les Cerises renversées qu'elle connaissait bien les règles du poème héroï-comique. Elle a recueilli un fait un peu ridicule, l'a raconté en le magnifiant, en environnant faits et gens de tout un attirail tapageur et en donnant ainsi à une simple anecdote des proportions et des allures d'épopée. Elle a su contraster des faits très humbles avec un récit à grand orchestre et elle a tiré de ce rapprochement et de ces oppositions des effets comiques et inattendus.

Elisabeth Sophie Chéron se trouvait en pleine possession d'une réputation étendue, nous pourrions même dire d'une gloire rayonnante où ses mérites et talents divers étaient reconnus, acclamés, récompensés. Il n'est donc pas surprenant de voir l'Académie des Ricovrati, à Padoue, lui ouvrir ses portes en 1699. Elle fut louée de son vivant et longuement après sa mort, ainsi que l'attestent les nombreux compliments qui furent rimes en son honneur et qui chantent celle qui avait réuni en sa seule personne tant de dons divers:

La peinture et la poésie
Et la musique chez Sophie
Se plaisaient à se réunir Toutes trois relevaient tellement son mérite
Qu'on ne pouvait pas deviner
Laquelle était sa favorite.

Du Vertron, dans sa Nouvelle Pandore avait dessiné un projet d'armoiries à la gloire de Chéron. Pour cachet il avait imaginé une plume et un pinceau entrelacés d'une couronne de lauriers avec ces mots:

Lorsque Chéron prend son pinceau,
Sans peine elle ferait trembler celui d'Apeîle;
Et lorsque son esprit par un effort nouveau
S'abondonne aux travaux où sa muse l'appelle,
On doute qui des deux, ou d'Apollon ou d'elle,
Se sert d'un langage plus beau.

Nous comprenons très bien que Chéron ait conquis l'approbation de presque tous. Elle était absolument de son temps et de la mode présente. Elle obtint ainsi un succès immédiat et facile. Elle n'atteignit peut-être jamais les hauteurs vertigineuses auxquelles la portaient ses admirateurs excessifs; mais, multiple, brillante, sympathique, bon peintre et bon poète, elle apparaît en bonne place dans le passé artistique de la France.

University of Nevada - Las Vegas

Notes

1Cf. notre article "The Val-de-Grâce Cupola in Painters' and Writers' quarreis", Laurels, vol. 52, no. 3, (winter 1981-82): 171-180.

Hace illa est franco perquam nunc ore loquntur Divini vates, et prisca oracula pandunt. Quîn sese ut spécule furate est, prinxit: at ipsam Mentem carminibus, speciem quoque sculpsit in Aère.

2L'acte de mariage n'a pas été retrouvé. La cérémonie a sans doute eu lieu en 1692. Elisabeth Sophie avait quarante-quatre ans. Jacques Le Hay était ingénieur du roi.

Works Cited or Consulted

Fidère, Octave. Les Femmes artistes {Paris; Charavay frères, 1885).

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