La représentation du peuple dans les Mémoires du règne de Louis XIV

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En souvenir de Michel de Certeau

 

Le peuple, si justement nommé «L'absent de l'Histoire», par notre ami trop tôt disparu, traverse pourtant épisodiquement les brillants récits de vie des mémorialistes, silhouette furtive qui se cache, comme pour ne pas obombrer tant d'éclat par tant d'obscurité. Je vais donc tenter de figer cette échappée perpétuelle des humbles hors de la mémoire culturelle collective en vous proposant quelques «arrêts sur image», stoppant le glorieux déroulement d'un passé en majesté pour isoler quelques instantanés, ou même quelques négatifs, où s'inscrive cette figure populaire sur laquelle ont porté mes recherches.

 

Réduire ainsi une problématique plus amplement développée dans ma thèse d'Etat1 à quelques aperçus généraux et à quelques exemples symboliques risque encore de diminuer la part du pauvre dans le discours historiographique et littéraire sur le Grand Siècle et de transformer son portrait en une épure par trop schématique et incomplète. Pour que cette image précaire ne se dissolve pas en une myriade d'esquisses parcellaires je vais devoir opérer des choix dans cet immense corpus. Abandonnant les Mémoires de la guerre des Cévennes (Vilîars, Cavalier...), ceux des protestants (Jean de Rou, Marteilhe...), ceux, passionnants, de Mme de la Guette, de Mme de Staal-Delaunay et le monument saint-simonien (objets d'autres publications), je m'en tiendrai donc à des cas typiques, arbitrairement désignés selon des appellations thématiques approximatives: Mémoires de la cour, Mémoires de la France «profonde», Mémoires d'«opposants», Mémoires d'hommes du peuple.

 

Je commencerai par faire quelques constatations d'ensemble. Ce qui frappe d'emblée, à la lecture de ces milliers de pages, c'est la très faible fréquence des allusions au peuple, et leur caractère redondant et stéréotypé illustrant la présence, dans l'imaginaire du temps, de cette «imago» référentielle dépréciative sur laquelle ont porté l'ensemble de mes recherches. La vision des mémorialistes recoupe en effet celle de leurs contemporains, peu soucieux de se pencher sur la vile populace: la prégnance d'une topique sociale héritée informe ainsi l'imagerie commune, par delà ia diversité des récits autobiographiques. Mais certains aspects spécifiques de l'écriture des Mémoires ajoutent en outre à la censure de la représentation des indignes ou des ignobles. L'auteur, on le sait, reconstruit le passé à partir du moment où il écrit, imposant à sa recomposition des incidences optiques liées à sa destinée personnelle (vécue ou fantasmée) et à son point de vue particulier (à prétention objective ou à destination polémique, justificatrice, compensatoire etc.), mais, s'il bâtit cet édifice original avec des matériaux empruntés à la réalité événementielle extérieure, il les lie avec un ciment culturel mêlant idées reçues sur la société et lieux communs définissant la nature humaine et les orne avec une rhétorique conventionnelle héritée de la tradition du genre de textes auxquels il se réfère. La conception fixiste de l'anthropologie contemporaine exclut toute annonce d'une évolution de l'être populaire; le décalage chronologique entre temps du vécu et temps de l'écriture, si capital dans l'autoportrait de l'auteur, ne joue aucun rôle dans la peinture figée de l'histoire immobile des masses, sauf dans les cas exemplaires où le scripteur, d'extraction misérable, a bénéficié d'un ascencion sociale que traduit son récit de vie. Nous sommes en effet confrontés ici à une perception de la causalité historique où ce sont toujours, dans une combinaison horizontale des possibles, les Grands qui font l'événement ici-bas, avec l'arbitrage de la Fortune ou de la Providence. Le peuple ne pèse pas sur des destins mus par des tempéraments et des passions nobles.

 

La finalité édificatrice des Mémoires amène en outre souvent les auteurs à se chercher des ascendants valorisants, à titre soit familial (Saint-Simon), soit exemplaire (Turenne pour Villars, César pour Retz). Ces fondateurs héroïques et les modèles littéraires sous-jacents (empruntés autant au Grand Cyrus qu'à Plutarque) interdisent le rappel d'une origine basse et éliminent toute analogie positive avec les figures mythiques populaires sollicitées dans la pastorale ou la fable morale: berger galant ou bon laboureur. Enfin la tendance à privilégier les explications par le «dessous des cartes»; interdit même que l'on prenne en compte les peuples comme témoins des événements: si le passé doit servir à fonder le présent, il faut qu'il soit noble. Comme sur le plan esthétique le vulgaire s'oppose aux archétypes grandioses auxquels se réfèrent les Mémoires, le peuple ne peut donc figurer dans ceux-ci que comme antithèse à l'intérieur d'un gigantesque oxymore culturel, à titre de repoussoir, sa différence soulignant la «distinction»; (au sens de Bourdieu) de l'auteur et de ses semblables.

 

Pourtant dans ce corpus si conformiste à cet égard, les prémices d'un discours de l'hétérologie, supposant donc la conscience de l'existence de l'Autre, s'inscrivent parfois, comme involontairement, sous le coup de force d'une réalité se plaisant à faire violence aux édifices idéologiques les plus solidement fortifiés. Et alors le peuple fait irruption sur la scène de l'Histoire. Significativement, ses principales apparitions ont lieu quand la normalité socio-politique est bousculée: soit qu'il se manifeste dramatiquement par des séditions, soit qu'il sorte tragiquement de l'ombre en période de misère pour crier famine: en gros quand il tue et quand il meurt. Son surgissement sur le théâtre public est donc le symptôme d'une maladie du corps étatique. Ces moments d'émergence maximale se situent dans les relations de la Fronde, dans le récit de la meurtrière construction de l'aqueduc de Maintenon dans les allusions à la révolution d'Angleterre ou à la guerre des Camisards, et dans le tableau hallucinant (chez Challe, Saint-Simon ou Jamerey-Duval) des graves disettes de la fin du siècle et des années 1710. Deux maïeutiques, liées à la violence et la souffrance, président donc à la naissance textuelle d'une image du peuple qui engendre elle-même des connotations opposées, grosses de peur ou fécondes en commisération.

 

Rares sont les autres inscriptions de l'être populaire dans ces Mémoires. Quelques-unes ont une source collective et renvoient à une thématique répétitive: passages théoriques sur les relations roi-sujets, considérations économiques ou morales sur le travail, appels à la charité, à la conversion ou à la résistance (lors de la Révocation), descriptions des cérémonies monarchiques où le peuple peut intervenir comme spectateur (Entrées royales) ou comme acteur (fêtes, feux de joie). D'autres ont une origine privée liée à la vie quotidienne de hobereaux de campagne (Dumont-Bostaquet, madame de la Guette), ou à la sortie de l'environnement habituel (Choisy habillé en femme donnant le spectacle de sa générosité séduisante aux jeunes grisettes du marché, Fléchier écoutant les paysans plaideurs des Grands Jours d'Auvergne, Forbin emprisonné avec les corsaires de Jean-Bart, ou Villars en butte aux «fanatiques» des Cévennes).

 

Tentons, maintenant, de quitter les généralités, pour nous attarder sur certaines de ces images collectives ou particulières, en usant d'une sorte de critère de sélection différentiel nous permettant de nous attacher à chaque fois, et seulement, aux réprésentations les plus caractéristiques de la vision propre à chaque mémorialiste.

 

Partons de la Cour: les Souvenirs de madame de Caylus nous font pénétrer dans le vécu intérieur du groupe dirigeant, où figure majestueusement sa tante, madame de Maintenon, mais ils ne nous offrent aucune image de ce peuple si éloigné du sérail versaillais. Prenons le terrible hiver de 1692, après la glorieuse mais coûteuse prise de Namur, elle écrit: «Les hivers ne se ressentaient point de la guerre: la cour était aussi nombreuse que jamais, magnifique et occupée à ses plaisirs...»(102), ce qui scandalise justement Challe ou Saint-Simon et se trouve même contredit par le plat Dangeau, dans son Journal, le 17-11-1692. Seule présence (si l'on peut dire!) des humbles, cette notation anecdotique: «le carrosse de madame de Montespan passa sur le corps d'un pauvre homme sur le pont Saint-Germain» (103).

 

Madame de La Fayette qui tient registre pour les années 1688 et 1689, insiste au contraire beaucoup sur un événement qui sera surtout invoqué par les contempteurs de la coûteuse politique de grandeur monarchique: l'hécatombe liée à la construction de l'aqueduc de Maintenon, en 1676. Dès la première page de ses Mémoires, elle note le contraste entre le projet du Roi que cherche à remodeler la nature pour y inscrire le sceau de sa puissance et le drame vécu par les soldats et les ouvriers employés à cette oeuvre démiurgîque. Mais là où Saint-Simon ferait appel aux châtiments divins pour punir l'Ubris d'un nouveau Nabuchodonosor, elle ajoute seulement: «cet inconvénient ne paraissait digne d'aucune attention dans le sein de la tranquillité dont on jouissait»(12), la paix rendant la perte de trent mille hommes sans gravité. La mémorialiste regarde de très haut la suspension de la partie d'échecs militaire qu'elle a pour charge de narrer, n'accordant aucune importance à la destruction de pions qui ne figurent pas dans le jeu héroïque de l'Histoire. Derrière ce masque de greffier enregistreur on ne découvre pas les sentiments de l'auteur si sensible de La Princesse de Clèves à l'égard des morts qu'elle couche sur les pages glacées de sa relation. Pour clore ce tableau réduit au diagnostic de l'usure d'un outil, une dernière mention: «On voulut aussi faire marcher deux bataillons qui étaient à Versailles et qui revenaient de travailler à Maintenon, mais ils étaient en si mauvais état qu'il fut impossible des les y envoyer, car on ne put jamais trouver que cent hommes qui pussent marcher» (28): s'il n'y avait le mot «hommes», on pourrait croire qu'il s'agit d'instruments détériorés. Plus loin, elle reproche à Vauban sa parcimonie en la matière: «Monsieur de Vauban n'était occupé que d'épargner du monde et craignait extrêmement les actions de vigueur» (20). Entre le déplorable gaspillage de matériel des travaux de Maintenon et l'économie paralysante du Maréchal, on peut supposer qu'il y a un point d'équilibre efficace suggéré, un rapport de rentabilité entre profits et pertes à trouver, car on ne fait pas l'Histoire sans casser des hommes. Les confidences intimes de madame de Caylus et la chronique froidement événementielle de madame de La Fayette se rejoignent dans la même vision d'un peuple n'existant qu'à l'état de cadavre anonyme.

 

L'abbé de Choisy, considéré comme un esprit brouillon tant à cause du désordre de sa conduite qu'à cause de la désinvolture de sa narration, est un mémorialiste à métamorphoses qui se présente à nous comme historien dans ses Mémoires pour servir à l'Histoire de Louis XIV et comme autobiographe fabulateur et pervers dans ses délicieux Mémoires de l'abbé de Choisy habillé en femme, mais qui, dans les deux cas, témoigne d'une grande sympathie pour le peuple. S'il part conventionnellemenî de la relation d'amour roi-sujets dans son ouvrage officiel, il n'hésite pas à dédoubler son constat: le couple se soude d'abord dans une affection d'autant plus intense que la maladie de l'un (la fistule) ou que la misère de l'autre (les famines) la dramatise, puis il résiste aux coups de la guerre, du gaspillage, de l'imposition excessive, ces désastres étant imputés exclusivement aux ministres et aux financiers. Choisy donne donc à voir l'interrélation du mythe et de l'Histoire dans l'élaboration de l'image ambiguë d'un vécu paradoxal. Apprend-on la naissance du duc de Bourgogne: «le bas peuple paraissait hors de sens: on faisait des feux de joie de tout; les porteurs de chaises brûlaient familièrement la chaise dorée de leur maîtresse» (110), craint-on pour la vie du Roi: «les moindres du peuple quittaient leur travail pour dire ou pour redire: on vient de faire au Roi la grande opération» (116-117) et, réciproquement, c'est parce qu'il fut «fort fâché d'apprendre que les maladies populaires s'étaient mises dans les troupes» que Louis XIV fit abandonner les travaux de Maintenon (152). Il n'y a donc pas de solution de continuité entre la notion de couple idyllique roi-sujets et la constatation de la misère du peuple, accident de parcours conjoncturel dans le devenir d'un modèle politico-économique qui repose sur une structure d'échange sentimentale etvitale, comme chez La Bruyère.

 

Le journal intime de Choisy travesti offre par contre une vision plus originale du peuple, même si le facteur ludique, le plaisir du déguisement et le goût du scandale l'emportent sur toute autre motivation. II fréquente les parents corroyeurs de la jolie Charlotte qu'il nomme «mes cousins» (302), des «porteuses d'eau» et des «fruitières» qui rendent grâce à ses aumônes en lui répondant, pour son plus grand ravissement «voilà une bonne dame, Dieu la bénisse». Une marchande de pomme es'extasie devant une charité, bien coquine et coquette pourtant (304): le peuple contribue ainsi, cas rarissime, à l'élaboration de l'image du moi du mémorialiste. Ce n'est pas par philantropie qu'il se mêle aux petites gens, mais par narcissisme. Il cherche dans les quartiers populaires un public naïf et facilement émerveillable, des proies que le luxe de ses atours et de ses bijoux, que la noblesse de ses grandes manières suffisent à séduire. C'est sa marginalisation de travesti qui conduit Choisy a abandonner épisodiquement son environnement naturel pour s'immerger dans une foule populaire très féminisée où les valeurs martiales de la noblesse d'épée n'ont pas la même puissance sociale que dans le monde qu'il quitte. Transgression des codes moraux et sociaux vont de pair, sans rupture idéologique pour autant, même si le peuple qui l'acclame peut aussi monter sur scène pour lui donner la réplique, comme dans cette chanson qu'il cite avec une savoureuse jubilation: «Tout le peuple de Saint-Médard / Admire comme une merveille / Ses robes d'or et de brocard, / Ses mouches et ses pendants d'oreille, / Son teint vif et ses yeux brillants...». Etonnant jeu spéculaire où le peuple devient «son petit miroir / dont il s'idolâtre lui-même» (304). L'acteur déguisé et le peuple complice collaborent pour créer une fête joyeuse, qui vise à combler quelle solitude, quels fantasmes, je ne sais, mais où le sentiment d'irréalité et celui de sincérité, comme dans tout univers onirique, ne se contredisent pas, et contribuent paradoxalement, par surcharge égotiste, à donner une image réelle et altruiste de cet Autre exclu: le peuple.

 

Il faut un tout autre contexte pour trouver l'équivalent: les Mémoires d'un gentilhomme campagnard, Isaac Dumont Bostaquet. Là, le peuple accompagne intimement chaque événement de la vie familiale de l'auteur, participe à ses deuils (53, 73), sauve ses enfants d'un incendie, le suit dans son dangereux exil en Hollande. Une chaîne de solidarité lie ce soldat au courage, fût-il ancillaire, et l'image qu'il donne de ses paysans est animée de la chaleur des échanges vitaux. Il peut citer, malgré le recul du temps, les noms de ces humbles dont la présence, si proche, était comme consubstantielle à sa propre existence: Marie Lubias, Antoine Dubosc, Renout, Jehanne Mayeu (78, 118). C'est la communauté des destins et non une option philosophique qui cimente l'union entre des êtres socialement aussi éloignés, mais l'écho si peu classique des patronymes de ces oubliés de l'histoire du Grand Siècle, donne à l'épopée familiale du hobereau normand, une musicalité exceptionnelle qui avait déjà frappé l'oreille de Michelet (Demont-Bostaquet, Introduction 20) et qui restitue surtout à l'homme du peuple sa dignité d'individu.

 

Les Mémoires d'opposants à Louis XIV offrent un tableau polémique de la réalité historique où le peuple tient une grande place, à titre de martyr collectif, sans qu'il y ait toujours, par delà le procès idéologique intenté à l'absolutisme louis-quatorzien, une vérité affective du témoignage aussi sensible que dans les cas précités. Deux exemples suffiront à le montrer. La Fare, plus préoccupé de satisfactions matérielles hédonistes que de spéculations politiques, voulait pourtant faire de ses Mémoires une somme anthropologique et philosophique.

 

Malgré l'inachèvement du projet, le peuple apparaît à la fois comme partie d'un corps politique idéal, équilibré et heureux (reflet de l'éthique antique de la médiocrité dorée permettant la quête épicurienne de la félicité personnelle) et comme partie d'une nation particulière, ruinée et écrasée, victime de la démesure royale. Le témoignage dénonce donc une rupture d'harmonie, mais il porte plus sur l'Ubris monarchique que sur les souffrances endurées par les pauvres affamés, pièces à conviction dans un réquisitoire plus qu'objets de réelle compassion, comme l'atteste cette réflexion concernant la paix de Nimègue: «Le roi, dont l'autorité était sans borne, s'en servit pour tirer de ses peuples tout ce qu'il pouvait tirer pour le dépenser en bâtiments aussi mal conçus que peu utiles au public... Imitateur des rois d'Asie le seul esclavage lui plut...»(La Fare, 186).

 

Challe est un romancier, habile à typer des caractères, sachant particulariser des événements publics: quelques protagonistes populaires sont donc les héros de véritables petites nouvelles intercalées dans ses Mémoires, tel ce savetier accusé de concubinage qui déchaîne l'hilarité des juges en plaidant préférer «faire gobine» (boire) plutôt que payer la taxe sur la publication des bans (105). Sinon son utilisation du peuple s'avère tout aussi polémique: les malheurs de celui-ci servent à illustrer ce jugement porté dès le premier chapitre: «Il aurait été fort avantageux à la mémoire de Louis XIV qu'il fût mort trente ans plus tôt.» (17) Devant les tribunaux de la postérité et du jugement dernier il réclame la punition de son bourreau: «Il n'a point été foudroyé, mais si la voix du peuple est bien la voix de Dieu, la place où il est à présent ne doit pas être enviée» (7) écrit Challe à la mort du roi. La plainte des pauvres constitue un leitmotiv dramatique que relaie même la voix du pape affirmant que Louis XIV «n'aurait pas dû s'en prendre à Jésus-Christ lui-même en le persécutant dans ses membres, et que Dieu, tôt ou tard se vengerait de tant d'excès», (192) ce qui n'est pas sans étonner chez un auteur pour le moins déiste. Le constat est accablant: «il a fallu augmenter les tailles et en faire supporter l'imposition aux pauvres dont la quote part a été si fort outrée que les provinces en sont absolument ruinées, surtout le bas peuple». (20) Challe exhibe de multiples preuves de l'injustice royale: un rapport officiel de l'intendant du Poitou représentant «avec sincérité la misère du peuple, l'impossibilité où il était de cultiver la terre, faut de grains et d'animaux de labour qu'on lui enlevait» (42), l'augmentation du prix du pain en 1697 (216-217), la misère des hôpitaux qui conduit, faute de lits, à laisser mourir les gens «sur des tas de boue, en pleine rue»; (168). Si l'on ajoute à ce terrible panorama l'horizon tragique des guerres présentées comme de véritables boucheries (179), les lueurs inquiétantes que projettent les révoltes alimentaires (217-218), on aboutit à une effrayante représentation de la condition populaire en ces temps de despotisme. Mais, pour proche qu'il soit des Lumières, Challe n'en reste pas moins très éloigné d'une vision démocratique de type rousseauiste. Dés qu'il sort de la polémique contre Louis XIV, ses jugements propres trahissent son mépris très élitiste de la nature populaire basse, grossière et serville. L'homme du peuple peut souffrir, on peut le défendre, il ne saurait être un égal. Challe décrit un combat naval désespéré: il note qu'il faut pour surmonter la terreur «une élévation d'âme dont les matelots et les soldats sont incapables... C'est un degré d'héroïsme où des gens de vile et basse naissance ne peuvent pas atteindre» (187).

 

Ces distorsions entre image politico-économique et image socio-anthropologique du peuple sont fréquentes: les plus saisissantes se rencontrent chez Saint-Simon mais on en trouve aussi, paradoxalement, chez les mémorialistes d'origine populaire: Cavalier, Marteilhe, Jamerey-Duval (que je prendrai comme seul exemple).

 

Je focaliserai mon analyse de ses Mémoires sur le seul récit de son évasion hors du milieu paysan aliénant: là se lit le mieux l'opposition entre son dynamisme et l'immobilisme des autres enfants de la campagne. Ainsi se découvrira la distanciation culturelle qui sépare l'appréhension du moi et du monde qu'avait un petit gamin inculte et celle qu'a un adulte cultivé, doté d'un tout autre idiolecte et d'un tout autre sytème référentiel. Le narrateur met manifestement en perspective son point de départ misérable et son point d'arrivée magnifique: son itinéraire constitue ainsi une sorte de parcours initiatique ponctué d'épisodes symboliques. Au moment où il décide de s'éloigner de sa «déplorable famille», Valentin tombe dans un trou plein de boue et pense y mourir. Le vocabulaire utilisé (fosse, tombeau), la nature du piège (argile, limon), le processus de résurrection («je recouvray figure humaine»), la fonction lustrale de l'eau, le réveil baigné de soleil, tout fait de cette première fuite du milieu paysan originel, de l'émergence hors de cette matrice terrienne (114-115), une nouvelle naissance ouvrant sur l'univers de la liberté et des lumières. Devenu berger, il connaît une aventure parallèle qui va lui permettre d'échapper au statut de garçon de ferme. Tombé dans un puits avec un agneau (signe analogique de la glèbe précédente), il manque encore de succomber, puis se fait chasser par le fermier qui l'employait pour avoir organisé avec ses «ouailles» un carrousel: activité contre nature et référée à l'univers noble qui a valeur propitiatoire. Le monde de la terre-mère et le monde des moutons-frères (il dit «les deux animaux» pour son compagnon ovin et lui-même) sont ainsi dramatiquement quittés pour que s'ouvre le «chemin pavé» qui conduit à la ville (129).

 

En face de cette ouverture miraculeuse Jamerey-Duval souligne la clôture «naturelle» de l'univers des autres paysans, rivés à leur lieu de naissance et au rôle immuable qu'ils doivent y jouer, «rustres» qui répètent «comme un axiome» ce «proverbe trivial»: «là où la chèvre est attachée, il faut qu'elle y broute» (133). Sa rupture est dite significativement par un rejet des stéréotypes les plus fréquemment rencontrés dans mon étude des images du peuple: l'être «englébé» et l'animal domestiqué. Elle sera confirmée par d'autres épisodes structurellement identiques (enfoui dans le fumier auprès de pauvres moutons agonisant comme lui, il préférera être Lazare que Job, puis s'élèvera à la contemplation des étoiles et entamera une réflexion sur l'astronomie qui débouchera sur une forme de théologie naturelle le renouvelant complètement comme la fièvre l'a purgé de son identité antérieure (165), tandis que ses malheureux voisins mourront sans avoir regardé plus haut que le toit de leurs «tristes chaumières») (164). Comme contre-épreuve, je rappellerai seulement que lorsqu'il verra, bien plus tard, en l'opulente Lorraine où il sera devenu un savant académicien, passer des paysans français, il les peindra comme «des figures humaines dégradées par des visages de moribonds» (168), marquées du sceau de la misère et de la servitude. Ainsi la dissémination et les retournements des images de la mort opèrent, dans ces Mémoires, une série de clivages symboliques distinguant à jamais Valentin, plusieurs fois «mort» pour apprendre à vivre de ces «morts-vivants» que sont ses compatriotres prisonniers de leurs sabots de torture.

 

Le propos de Jamerey-Duval est donc bâtard et à double tranchant: d'un côté il détruit le mythe de la supériorité noble en offrant l'image d'un autodidacte ayant accédé à la noblesse vraie, celle du savoir, par son propre mérite; de l'autre côté, il conforte la représentation de la stupidité populaire en opposant la passivité végétative des siens à son autocréation spirituelle. Parlant des paysans auxquels il ne ressemble plus, il raconte avant tout sa différence, il retrouve le langage discriminatoire de ces aristocrates qu'il méprise pourtant, et il reprend involontairement ces topoï dont il conteste la valeur: comme si l'on ne pouvait dire l'Autre, l'inférieur, le dissemblable, en échappant aux images convenues, aux imagines qui informent la représentation sociale, quel que soit le point d'observation d'où l'on se situe, quelle que soit la finalité de son observation, quels qu'aient été les modes de construction de sa vision.

 

En conclusion j'insisterai sur le paradoxe des Mémoires où, en ce qui concerne mon champ d'investigation, l'écriture se joue de l'idéologie. Bien sûr le bilan global fait apparaître des facteurs de variation de l'image du peuple liés à la conjoncture (séditions, famines), mais ceux-ci opèrent différemment suivant que le mémorialiste «voit» ou non le peuple réel par delà les stéréotypes qui informent sa perception de la société. La peur, la charité, la reconnaissance du labeur utile jouent dans mon corpus un rôle moindre que la marginalisation qui permet à quelques individus de se sentir occasionnellement rejetés, donc «peuple» (par déviance morale, religieuse ou affective), même si ces représentations subjectives ne modifient pas fondamentalement l'imago culturelle dépréciative de l'être populaire. En effet, le mémoraliste découpe à chaque fois dans la masse du peuple une catégorie spécifique qu'il considère non pour elle-même, mais d'un point de vue réflexif, comme un moyen d'épiphanie personnelle, comme un accessoire dans la mise en scène de soi. La mise au jour des humbles procède d'une redécouverte narcissique du monde et non d'une vision objective de la réalité sociale; elle est instrument ou reflet de l'affirmation de la présence de l'auteur dans l'Histoire. Et pourtant, comme dans les tableaux de Le Nain, cet éclairage latéral et secondaire illumine mieux l'homme du peuple que les discours théoriques philanthropiques contemporains.

 

Il est vrai que le peuple, que ces Mémoires ont le mérite de faire exister, reste en deçà, en dessous et à côté de l'histoire autobiographique de l'auteur et, a fortiori, de l'Histoire de la France sur laquelle il témoigne. Mais, par rapport aux traités philosophiques ou politiques du temps qui véhiculent des représentations séculaires figées, ces textes, par la coloration du style, par la dramatisation de la narration, esthétisent de façon originale la peinture de l'individu populaire.

 

Parler d'hommes du peuple dans ses Mémoires, c'est déjà les sortir de l'oubli où ils sont généralement confinés ou de la réduction conceptuelle où les emprisonne l'idée de «peuple»; c'est encore, par la médiation d'une écriture irréductible à celle d'autrui, en particulariser l'image, en faire un lieu propre d'expression vivante, et non un lieu commun vide de présence réelle, et rendre à chaque humble silhouette sa part de dignité humaine. Paradoxalement, c'est en parlant d'eux-mêmes, en décrivant le réel à travers leurs fantasmes, en le transformant par l'arbitraire de leurs choix stylistiques, que les mémorialistes donnent parfois à ce peuple, «Autre» de l'Histoire, une réalité humaine fragmentaire qui fait de chaque individu, ainsi doté d'existence textuelle, plus simplement un autre (avec une minuscule), c'est-à-dire un homme inférieur, différent, mais aj'ant quand même droit de cité, droit d'être cité.

 

Université d'Aix-Marseille I

Note

 

Les représentations du peuple dans la littérature politique en France sous Louis XIV. Les deux premières parties publiées par l'Université de Provence (v. Ouvrages cités)

 

Ouvrages cités

Caylus, Marthe, comtesse de, dite Madame de Caylus Souvenirs. (Paris: Mercure de France, 1965).

 

Challe, Robert. Mémoires (extraits). (Paris: Pion, 1931).

 

Choisy, François Timoléon, abbé de. Mémoires. (Paris: Mercure de France, 1968).

 

Dumont-Bostaquet, Isaac. Mémoires. (Paris: Mercure de France, 1968).

 

Jamerey-Duval, Valentin. Mémoires. (Paris: Le Sycomore, 1981).

 

La Fare. Mémoires. (Paris: Charpentier, 1884).

 

Lafayette, Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de Lafayette, dite madame de. Mémoires de la cour de France pour les années 1688-1689. (Paris: Galic, 1962).

 

Ronzeaud, Pierre. Peuple et représentations sous Louis XIV. (Aix: Université de Provence-Publications/ Diffusion, 1988).

 

Author: 
Pierre Ronzeaud
Article Citation: 
Cahiers II, 1 (1988) 1-13
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