Appel à communications: La mélancolie face aux crises de l’histoire. Valeurs esthétiques et politiques d’un rapport au temps (XVIe-XXIe s.)

a mélancolie face aux crises de l’histoire.

Valeurs esthétiques et politiques d’un rapport au temps (XVIe-XXIe siècles)

Colloque organisé par Anne Teulade

les 6-7 juin 2019 à l’université de Nantes,

avec le soutien de l’Institut Universitaire de France.

À travers ce colloque, on se propose de réfléchir sur l’état mélancolique en tant que rapport au temps. La mélancolie est favorisée par les périodes de rupture et de changement violent de paradigme historique ou politique ; elle résulte d’une prise de conscience aiguë des mutations que ces crises entraînent. Cette association entre mélancolie et conscience du temps est connue s’agissant de la mélancolie romantique – qui est fréquemment corrélée au désenchantement face à l’histoire – et pour les périodes contemporaines, mais elle mérite d’être approfondie pour les XVIe et XVIIe siècles, période de transition où se superposent plusieurs strates de la pensée mélancolique. Au cœur de cette recomposition, la conscience du temps présent est vive, et l’on peut affiner l’idée selon laquelle le XVIIe siècle marquerait une évolution de la conception de la mélancolie, allant de l’affection morbide vers une affliction morale associée à la nostalgie[1]. En effet, cette conception mélancolique du temps n’est pas seulement un sentiment de perte et de rêverie sur le passé, elle peut adopter une tournure plus précise, dirigée contre le temps présent et les développements historiques qui l’ont forgée. La mélancolie des ruines et la déploration de la perte évoquées par Walter Benjamin à propos du drame silésien[2], tout comme la « mélancolie d’anachronisme[3] » mobilisée par Marc Vitse à propos du Siècle d’Or espagnol, constituent une piste à creuser pour penser plus largement la mélancolie de la première modernité comme rapport au temps, et la situer par rapport aux périodes ultérieures. 

Ainsi, de la fin du féodalisme à l’écroulement des utopies communautaires[4], en passant par les nouveaux régimes du début du XIXe siècle[5] et le hiatus insondable provoqué par la Shoah[6], nombreux sont les moments qui occasionnent l’émergence d’une mélancolie prise en charge par les arts. On notera d’ailleurs que la mélancolie est plus largement motivée dans les œuvres par des changements de paradigmes temporels : les divers moments de confrontation à des modernités pensées comme des failles sont vécus de manière souvent aussi violente que les catastrophes[7].

À travers ce colloque, on souhaiterait approfondir le sens des liens entre mélancolie et crises de l’histoire :

  • Revenir sur le rapport entre mélancolie et rapport au temps, en examinant ses formes et la façon dont il se dit dans les textes : est-il figuré par des personnages, par la figure auctoriale, se modélise dans genres particuliers, poésie épique, lyrique, tragédie, drame, roman comique, roman pastoral, essai, etc. ? Et engendre-t-il des inflexions génériques singulières ?
  • Penser la relation entre le changement de régime d’historicité et la mélancolie, en s’attachant aux particularités de chaque période. La mélancolie semble associée aux différents moments qualifiés de « modernes ». Qu’en est-il, et comment interroger à nouveaux frais ce rapport entre mélancolie et modernité  ?
  • Articuler l’état mélancolique et la construction d’une conscience individuelle.  Quels types de subjectivation s’élaborent dans la psyché mélancolique : un solipsisme anomique, une folie réversible, un for intérieur procédant d’une séparation avec la pensée du groupe, une subjectivité entée sur la mémoire ? Et lorsque c’est la figure auctoriale qui endosse la posture mélancolique, comment celle-ci s’élabore-t-elle ?
  • Interroger la puissance créatrice de la mémoire mélancolique : de quelles esthétiques cette pensée hantée par les spectres et les images est-elle porteuse ?
  • Explorer la traduction politique du refus de faire le deuil du passé : l’anachronisme est-il présenté comme négativité pathologique ou apparaît-il porteur de valeurs utopiques ou positives ? Comment le sujet mélancolique oscille-t-il entre réaction et révolution, entre aveuglement au présent et dissidence ?  

Ces approches pourront être développées à partir d’œuvres d’art s’inscrivant dans un empan chronologique large, depuis les textes de Montaigne et Cervantès, jusqu’à Treme (David Simon/Eric Ovemeyer) ou La Villa de Robert Guédiguian.

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Les propositions (d’environ 2000 signes et assorties d’une courte notice bio-bibliographique) devront être adressées à anne.teulade@univ-nantes.fr, avant le 30 septembre 2018.

 

[1] Patrick Dandrey, « Nostalgie et mélancolie : de l’affection morbide à l’affliction morale », dans De la mélancolie. Les entretiens de la fondation des Treilles, Paris, Gallimard, 2007, p. 95-129.

[2] Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand, Paris, Flammarion, Champs, 1985 [éd. originale 1974], p. 153-169.

[3] Marc Vitse, Éléments pour une théorie du théâtre espagnol du XVIIe siècle, Toulouse, PUM, 1990, p. 381, notamment à propos du Chevalier d’Olmedo de Lope de Vega.

[4] Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, « Je suis entrée comme apprentie, j’avais alors douze ans », Lucie Baud, 1908, Grasset, 2012 ; Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècles), La Découverte, 2016.

[5] Voir notamment Anne Larue, Romantisme et mélancolie. Le Journal de Delacroix, Champion, 1998 ; Michael Löwvy et Robert Sayre, Révolte et mélancolie. Le Romantisme à contre-courant de la modernité, Payot, 1992 ; Jean-François Hamel, « Les uchronies fantômes. Poétique de l’histoire et mélancolie du progrès chez Louis-Sébastien Mercier et Victor Hugo », Poétique, 144, 2005/4, p. 429-441 ; Stéphanie Genand, La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, Genève, Droz, « Histoire des idées et critique littéraire », 2017, p. 301-307.

[6] Régine Waintrater, « La temporalité mélancolique », dans Luba Jurgenson et Alexandre Prstojevic (dir.), Des témoins aux héritiers, l’écriture de la Shoah et la culture européenne, Éditions Pétra, « Usages de la mémoire », 2012, p. 261-273 ; Raphaëlle Guidée, « Politique de la catastrophe : mélancolie et dépolitisation de l’histoire dans l’œuvre de W.G. Sebald », Europe, 109, mai 2013, p. 53-67 ; Muriel Pic (dir. ), Politique de la mélancolie. À propos de W.G. Sebald, Les Presses du Réel, 2016.

[7] Catherine Coquio, « La ‘Baudelairité’ décadente, un modèle spectral », Romantisme, 82, 1993, p. 91-107 et L’Art contre l’art. Baudelaire, le « joujou » moderne et la « décadence », Vallongues, 2005 ; Jean-François Hamel, Revenances de l’histoire. Répétition, narrativité, modernité, Éditions de Minuit, 2006 ; Karine Winkelvoss, « Trakl et les fantômes. Mélancolie, survivance, métamorphose », Europe, 984, avril 2011, p. 83-95 ; Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, trad. Olivier Mannoni, préf. Patrick Boucheron, Payot, 2013, p. Miguel Abensour, Les Passages Blanqui. Walter Benjamin entre mélancolie et révolution, Sens&Tonka éditeurs, 2013, p. 57-71.

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Source: Fabula