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Landry: Les amours intoxiquées de Charles : mercure et syphilis dans la Correspondance de Madame de Sévigné

Article Citation: 
Cahiers du dix-septième: An Interdisciplinary Journal XI, 1 (2006) 269–282.
Author: 
Bertrand Landry
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Icône de la littérature française dont les lettres sont devenues le canon du genre épistolier, il n’est plus la peine de présenter Madame de Sévigné. Sa fille, la comtesse de Grignan, largement exposée dans la Correspondance, est aussi mondialement connue par la passion qu’elle inspire à sa mère. En revanche, le deuxième enfant de l’épistolière, son fils Charles, baron de Sévigné, reste méconnu du grand public.

Un de ses premiers critiques, Saint-Simon, écrit de lui, dans ses Mémoires, qu’il « […] avait eu des aventures bizarres ». (Saint-Simon, IV 631) Quelles sont-elles ? Le mémorialiste paraît être bien renseigné 1, et en parcourant les lettres maternelles, la vie romantique du jeune homme s’y étale particulièrement. Ainsi, en juin 1680, le baron attrape au contact de la duchesse de Villeroy la syphilis, la maladie vénérienne la plus grave de l’époque.

C’est grâce à la Correspondance, somme toute mondaine, et au rôle clé et peu banal des lettres, que le lecteur découvre la genèse du mal qui dure entre quatre et cinq mois, ainsi que la douloureuse cure au mercure que Charles subit. Cette substance a été adoptée comme thérapie unique contre la syphilis par une majorité de médecins ignorants de ses effets toxiques.

Aux conséquences sociales et morales de la maladie vénérienne, se joignent des conséquences personnelles car Charles sort psychologiquement changé et meurtri à vie de la maladie. D’abord, il met un point final à sa vie de Don Juan, puis il se marie avec une jeune aristocrate bretonne. Il transmet de ce fait la syphilis à son épouse, et il tombe périodiquement malade des effets de la maladie et du mercure qui laissent des séquelles physiques importantes et irréversibles sur le couple.

Dès 1675, Madame de Sévigné entreprend de marier son fils. Le jeune homme se plie aux désirs maternels sans discuter, mais, homme à femmes, Charles poursuit parallèlement ses conquêtes féminines. Ainsi, en juin 1680, il commence une liaison avec une cousine éloignée, Marguerite de Cossé-Brissac, duchesse de Villeroy. La marquise subit les choix et décisions filiales en ronchonnant, comme elle l’indique à sa fille dans la lettre du 21 juin 1680 : « Comment voulez-vous que je le marie ? Le voilà attaché à sa grosse cousine de Villeroy […] ». (Sévigné, II 982) Le lecteur découvre ainsi les coulisses du drame qui va bientôt se jouer.

Puis, la relation prend soudainement un tour particulier comme l’atteste la lettre du 24 juillet : « Mon fils me parle de la grosse cousine d’une étrange façon […] Et en parlant de quelque argent qu’il a gagné avec elle, il me dit : ‘Plût à Dieu que je n’y eusse gagné que cela !’ Que diantre veut-il dire ? Il me promet mille confidences […] Tout ceci entre nous, s’il vous plaît, et sans retour ». (Sévigné, II 1026) Charles, honteux, n’ose avouer tout de suite la vérité à sa mère, et il biaise sur le mal qui le ronge inexorablement. La marquise met en scène la situation en rapportant au style direct les paroles du baron. Elle rend ainsi la réplique filiale extrêmement vivante, et son effet a un fort impact sur le lecteur. Les « mille confidences » qu’il promet à sa mère semblent déjà bien compromises puisque l’épistolière brise leur intimité, en annonçant la nouvelle à sa fille.

Puis, le baron dévoile son mal de façon indirecte à sa sœur, le nom de la maladie n’étant jamais prononcé :

J’ai trouvé ici une de vos lettres, ma petite sœur, mais j’ai vu en même temps celle que vous écrivez à ma mère ; j’en ai pensé mourir de rire, malgré les terreurs dont j’ai été frappé deux ou trois jours. Elles commencent un peu à se dissiper, et j’espère que si ma maladie n’a pas un beau nom en grec, elle pourra au moins se nommer en français sans faire rougir personne, quand ce serait Mlles de Grignan. (Sévigné, II 1061)

Cependant, avec l’humour qui le caractérise dans les situations difficiles ou embarrassantes, le baron tourne son mal en dérision en pensant que le nom populaire de la syphilis, « la grosse vérole » pourrait faire rougir ses nièces. Au courant des habitudes maternelles, Charles n’est nullement surpris que sa sœur sache déjà la nature de son mal. Madame de Grignan est bien sûr renseignée par sa mère, mais certains critiques ont avancé que le comte de Grignan, lui-même atteint de la syphilis, aurait contaminé sa femme et ses enfants, notamment leur fille Pauline, ce que réfute Roger Duchêne2.. En outre, il existait déjà à l’époque de nombreux livres et publications sur la maladie vénérienne, par des auteurs aussi divers que les Allemands Joseph Grunpeck et Ulrich von Hutten, les Espagnols Torrella et Lopez de Villalobos et l’Italien Girolamo Frascatoro (le Frascator) avec son célèbre poème latin Morbo Gallico. Pour les Français, Rabelais, et les chirurgiens Ambroise Paré et Thierry de Héry, le chroniqueur Jean de Bordigné, et les médecins Jean de Béthencourt, Gabriel Fallope et Jean Fernel au XVIème siècle, entre autres, ont écrit sur le sujet.

Curiosité lors de sa découverte au XVème siècle, Claude Quétel écrit que la syphilis au XVIIème tombe sous le sceau de « […] la répression [du] libertinage des mœurs et celui de l’esprit, le silence et le mépris [...] » (Quétel 95) Owsei Temkin tient les mêmes propos : « syphilis is a venereal disease that is acquired above all through extramarital intercourse, coitus impurus. Acquisition of lues [syphilis] is proof of offence against morality, of an alliance with vice. Syphilis and vice are linked together, and the reward of vice is disgrace. Thus syphilis is inevitably stigmatized as disgraceful ». (Temkin 480)

La maladie a d’ailleurs divers noms, tous hérités des siècles précédents. Theodor Rosebury écrit que « the name ‘syphilis’ did not come into use for a long time. Daniel Turner revived it in 1717. » (Rosebury 29) Puis, reprennant Jean Astruc, auteur du Traité sur les maladies vénériennes, le critique explique également que la syphilis prenait au XVIIème siècle plusieurs noms, tous hérités des siècles précédents. Ces appellations soulignaient le refus de la paternité du mal par différents pays qui en rejetaient la faute sur ceux qu’ils pensaient responsables de sa propagation, en l’occurrence leurs ennemis héréditaires. Ainsi, elle était appelée Mal Francese par les Italiens, les Français la nommaient Mal de Naples, les Anglais, French Pox et les Allemands, Frantzozen ou Frantzozischen Pocken3.

L’affect moral et psychologique de la syphilis dans cette fin du XVIIème siècle est plus que jamais perçu comme une punition divine. Le souci de garder la maladie secrète, dans une période où elle est également synonyme de paillardise et de débauche, inquiète Madame de Sévigné qui s’exprime indirectement par la bouche de sa fille dans la lettre du 6 octobre :

Vous m’allez dire : « mais ma mère, ne se doute-t-on point du mal qu’il a ? » — Ah ! oui, ma fille, assurément, cela n’est point difficile à voir. Mais il prend patience, et ce qui est plaisant, c’est que le dais lui ôte la honte, qu’il trouverait insoutenable si ce malheur lui était arrivé sur le rempart. (Sévigné, III 33)

Le dais était un honneur réservé aux rois, aux princes et aux ducs. Il consistait en la partie haute d’un lit de parade. Il est, bien sûr, une métonymie qui fait référence à Madame de Villeroy. La colère et la honte de la marquise sont évidentes, même si elle l’exprime de façon oblique en mettant en scène sa fille à qui elle fait dire ce qu’elle-même pense. En outre, son fils prend la chose du bon côté, ce qui exaspère l’épistolière. Le jeune homme tente d’en effacer la vilenie en trouvant du réconfort à ne pas avoir contracté le mal avec une fille à soldat, mais à Versailles, avec une duchesse, comme si le rang social supérieur de Marguerite de Cossé-Brissac lui épargne l’infamie liée à la grosse vérole. Cependant, Owsei Temkin tient un discours différent et avance que « it is a fact, in amorous conquest that the cavalier prides himself ! — but the consequences too presented themselves, including syphilis, which since it is the badge of the cavalier’s life, becomes the cavalier’s disease. […] His moral code had nothing to do with the idea of atonement and retribution ». (Temkin 476) Rien pourtant dans la Correspondance ne vient corroborer cette théorie. Charles, officier dans les armées de Louis XIV, se dit pourtant « inconsolable » si le « malheur » lui était arrivé avec une prostituée. Devons-nous considérer la réaction du jeune homme comme un cas unique ? Est-elle influencée par le contexte familial ou reflète-t-elle l’opinion générale qui dénigrait les syphilitiques ? Saint-Simon, par exemple, n’hésite pas à critiquer le duc de Vendôme qui prend publiquement congé du Roi, et de la cour, pour soigner sa vérole. Il part à Clichy « en triomphe où jamais on ne fut qu’en cachant sa honte sous les replis les plus mystérieux […] » (Saint-Simon, I 615)

Charles quitte ainsi Paris et sa corruption pour se réfugier dans ses terres bretonnes, et se faire soigner dans le calme de sa retraite provinciale. Les symptômes glanés au fil des lettres sont sans équivoque : il s’agit bien de ceux de la vérole récente. Claude Quétel, citant Ranchin, un professeur à la faculté de médecine à Montpellier au XVIIème siècle, en dresse la liste complète : « lassitude, des douleurs vagues, une chaleur des pieds et des mains, des chancres, des bubons vénériens et une gonorrhée […] [On] observe [pour la vérole confirmée] des pustules dures du corps et particulièrement de la tête, des ulcères durs et calleux autour des ‘parties honteuses’, des douleurs et la carie des os ». (Quétel 100) La description donnée par le médecin corrobore le mal de Charles. Sa mère le décrit clairement dans la lettre du 16 octobre 1680 : « son mal à la tête, au cou, aux épaules, lui donne une manière d’émotion, causée par les douleurs, qui empêche d’oser lui donner lui faire les grands remèdes », et celle du 20 octobre 1680 qui mentionne sa « fluxion sur le cou », probablement une pustule.
Charles atteint des sommets de douleurs, et à sa décrépitude physique s’ente une dépression morale, autre effet secondaire de la syphilis: « mon fils est dans un état très digne de pitié. Il est tellement maigre, desséché, abattu et sa barbe si longue que vous ne le reconnaîtriez pas. » (Sévigné, III 37 ) L’état du baron se dégrade rapidement. Même si la cause de la syphilis est un sujet de friction entre eux, l’épistolière ne peut s’empêcher de plaindre son fils. Elle reste cependant influencée par le discours moral des prédicateurs dénonçant la paillardise, et blâme Charles pour sa vie dissolue.

Une fois que mère et fils sont installés aux Rochers, la Correspondance laisse filtrer d’autres informations, en l’occurrence celles sur la thérapie que suit Charles. Deux options lui étaient offertes. D’abord, la cure au gaïac qui existe depuis le XVème siècle. Le bois de gaïac, réduit en poudre, est pris en décoction ou en infusion. A cela s’ajoutent des sudations dans une chambre surchauffée et un régime extrêmement sévère. Ce traitement est passé de mode au XVIIème siècle, puisqu’il était perçu comme trop stricte et pouvant mettre le malade en danger de mort.

L’autre alternative n’est guère plus réjouissante puisqu’il s’agit de la cure au mercure, prônée par les charlatans comme miraculeuse, et adoptée par les médecins impuissants à soulager leurs patients. La cure mercurielle existe sous diverses formes : en onguent pour les frictions, en emplâtre, en fumigation, en pilule, ou en baume. Favorisé par rapport au gaïac, le mercure a pourtant des effets secondaires toxiques. Les malades s’empoisonnent lentement car les doses extrêmes utilisées et pensées comme thérapeutiques, sont, au contraire, nocives à la santé. Ainsi, des ulcérations, des tremblements et des paralysies apparaissent, les dents et les cheveux tombent, une salivation importante et dangereuse se développe. En sus de la cure mercurielle, le malade subit les habituelles, et parfois mortelles, purges, saignées et autres sudations.

Le traitement de Charles n’est d’abord pas clairement connu puisque l’épistolière ne s’étend pas sur le sujet. Cependant, la lettre du 28 septembre est plus parlante : « Il voulait causer avec vous, ce pauvre garçon, mais il est si abattu aujourd’hui d’un remède qu’il a pris, qu’à peine peut-il parler ». (Sévigné, III 24) Le traitement est apparemment très violent et douloureux, comme l’était celui au mercure. Owsei Temkin assure pourtant que « He [the aristocrat] did not favor being treated with mercury. His physicians prescribed some convenient guaiacum, combined perharps with sweating procedures ». (Temkin 477) En revanche, Claude Quétel explique que le gaïac était surtout pris en infusion ou en décoction, et que, s’il apparaissait dans la composition des onguents, il était invariablement mélangé avec du mercure. (Quétel 37) Nul part dans la Correspondance il n’est mentionné que Charles prend des infusions, suit un régime, — malgré sa maigreur plutôt causée par la maladie — ou subit des séances de sudation.

La lettre du 16 octobre confirme la cure au mercure puisqu’il est mention d’un onguent :

Il descend tous les matins de sa chambre, et se met au coin de ce feu, avec sa robe de chambre et un bonnet fourré et la barbe d’un capucin, avec de grands yeux et des traits si réguliers que son abattement, avec une petite senteur d’onguent, ferait souvenir de nos héros blessés, si nous ne savions le dessous des cartes. (Sévigné, III 41)

Les commentaires de la marquise restent très ambivalents. Elle est choquée par la triste apparence et le comportement anormalement calme et dépressif de son fils, mais elle ne peut s’empêcher d’ajouter une touche d’acidité à ses remarques. L’épistolière souligne que son apparente condition de « héros blessé » tranche singulièrement avec une réalité plus vulgaire, celle d’un syphilitique qui reçoit son traitement mercuriel pour guérir ses tourments.

Madame de Sévigné remarque aussi la barbe de Charles. A la mode sous Henri IV et Louis XIII, la barbe ou la moustache ne sont plus de mise sous Louis XIV. L’homme imberbe appartient aux classes aisées et éduquées dans les manières du grand monde. La marquise la mentionne encore dans la lettre du 23 octobre, en faisant référence à un personnage hautement controversé : « Nous n’avons point de temps à perdre pour soulager ce pauvre garçon ; ses douleurs à la tête et l’émotion continuelle qui vient de ses douleurs, avec une barbe à la Lauzun, le rendent entièrement méconnaissable ». (Sévigné, III 46) Lauzun, autrefois favori du Roi, était exilé et enfermé dans la forteresse de Pignerol depuis 1671. La barbe est indubitablement associée à la honte et une dégradation sociale et physique pour un aristocrate.

Depuis le début du séjour en Bretagne, l’état du jeune homme ne fait qu’empirer sous l’avance du mal et les effets toxiques du mercure, et sa mère s’en alarme dès le 4 septembre : « Votre petit frère franchement ne se porte pas bien […] Pour moi, je ne le crois point en sûreté [...] ». (Sévigné, II 1068) Enfin, le 9 octobre, elle regrette la décision filiale de rester se faire soigner en Bretagne : « Il se trouve si heureux d’être ici qu’il n’a jamais voulu écouter la proposition que je lui ai faite de partir tout à l’heure pour Paris [...] ». (Sévigné, III 35) La syphilis tarde à guérir et, devant l’impuissance des docteurs locaux et « d’un coquin de chirurgien de Paris » appelé aux Rochers, Charles prend la décision de retourner dans la capitale, déclenchant les sarcasmes de sa mère qui la prône depuis un bon moment. Ainsi dans la lettre du 23 octobre écrite à Malicorne, sur la route pour Paris, l’épistolière annonce à sa fille :

Enfin, tout d’un coup, tout a changé du blanc au noir. On a eu horreur de ce qu’on estimait [le calme des Rochers] ; on a désiré Paris comme on le détestait. On a vu l’état où l’on était. On m’a écoutée, et l’on a vu ma sincérité. (Sévigné, III 47)

L’impatience de Madame de Sévigné, et sa victoire de longue haleine mais finalement remportée sur son fils qui l’a contredite, se retrouve dans l’utilisation récurrente des « on » qu’elle emploie chaque fois qu’elle veut donner une distance affective et déshumaniser quelque peu Charles. Celui-ci redevient un petit garçon que l’on gronde de son entêtement, le tout ficelé dans une lettre qui accuse et résume, avec le recul évident de la synthèse, tous les points de discorde entre la mère et le fils.

Puis, c’est le silence. La syphilis disparaît de la Correspondance pendant près de quatre ans. En 1684, Charles se marie avec une jeune aristocrate bretonne, Jeanne-Marguerite de Bréhant de Mauron. Peu de temps après le mariage, la santé de la nouvelle baronne de Sévigné se détériore. L’épistolière en prend soigneusement note quand elle le rapporte à sa fille dans la lettre du 27 septembre 1684 :

ma belle-fille n’a que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de vapeurs. Elle change cent fois le jour de visage sans en trouver un bon. Elle est d’une extrême délicatesse. Elle ne se promène quasi pas. Elle a toujours froid. A neuf heures du soir, elle est tout éteinte. (Sévigné, III 142)

Ces quelques lignes résument assez bien les symptômes du second stade de la syphilis qui comprennent, entre autres, l’extrême fatigue, les douleurs musculaires et l’état d’abattement, seules indications visibles de la maladie que Madame de Sévigné a pu remarquer. Comme à cette époque elle ne fait pas grand cas de sa belle-fille, peu de renseignements nous sont parvenus pour parfaire nos remarques. Si Charles trouve le bonheur et la stabilité dans ce mariage, il est à souligner qu’aucun enfant ne naît de cette union. Les effets combinés de la syphilis, du traitement au mercure que le baron subit et la mauvaise santé de Jeanne-Marguerite, ont probablement eu raison de la stérilité du couple.

La lettre du 8 juillet 1685, dans laquelle Charles insère un mot, donne des informations précieuses sur le comte de Grignan, la nouvelle bru de Madame de Sévigné et la syphilis de 1680. Le baron y écrit à sa sœur :

Je suis très en peine de M. de Grignan ; sa petite fièvre, sa tristesse et sa maigreur effraient ceux qui l’aiment et à qui l’on fait ce portrait de lui. Vous n’êtes point du tout dans les bons principes sur les vipères. Vous croyez qu’elles dessèchent, et c’est précisément le contraire ; votre belle-sœur l’éprouve ainsi tous les jours, et je l’avais moi-même éprouvé dès l’année passée. C’est à ces vipères que je dois la pleine santé dont je jouis, et que je ne me connaissais plus depuis des temps si funestes pour moi. (Sévigné, III 214)

Ce passage procure, entre autres, des informations intéressantes sur le comte de Grignan. Les symptômes décrits ici ressemblent forts à ceux de la décrépitude physique et la déprime morale qui minaient Charles en 1680. Ceux-ci semblent confirmer que son beau-frère souffrait de la syphilis et de ses attaques sporadiques. Cet extrait dévoile d’autres remèdes auxquels le jeune Sévigné eut recours : les bouillons de vipères. En effet, en parlant du Frascator, inventeur du nom « virus » — terme latin qui désignait le venin de la vipère — Corinne Boujot écrit que :

Dans ce nom qui assimile par le jeu de la qualité des substances, le venin au sperme et à la sève, il maintient puissamment l’association de la contagion à la sexualité et au sang, conjuguant la survalorisation sexuelle de la figure du venin et l’association macabre de celui-ci aux maladies qui font pourrir les hommes sur pied : la peste, la lèpre, la syphilis. (Boujot 139)

Charles conseille au comte, par le biais de sa sœur, un contre-poison pour enrayer le mal qui le ronge à l’intérieur, le mal de Naples, en l’occurrence. C’est également le même traitement qu’il donne à sa femme, la jeune Jeanne-Marguerite qui souffre de la même maladie.

Mais c’est dans la lettre du 25 octobre 1686 écrite par la marquise à son ami le président Moulceau, que la maladie vénérienne de Charles refait surface très clairement :

Pour vous divertir, parlons un moment de ce pauvre Sévigné. Ce serait avec douleur si je n’avais à vous apprendre qu’après cinq mois d’une souffrance terrible par des remèdes qui le purgeaient jusqu’au fond de ses os, enfin le pauvre enfant s’est trouvé dans une très parfaite santé. (Sévigné, III 262–63)

Cette autre attaque dure plus de temps que la première, et il semble que les « souffrance[s] terrible[s] » et que les remèdes utilisés, sans aucun doute mercuriels « qui le purgeaient jusqu’aux os », ressemblent à ceux qui l’avaient laissé moralement et physiquement épuisé en 1680. La récurrence de la maladie vénérienne, mal soignée, est évidente dans cet extrait de lettre.

Les lettres de Madame de Sévigné ouvrent une fenêtre sur un événement le plus inattendu qu’une correspondance mondaine puisse contenir : la syphilis qui terrasse son fils Charles. Hautement dangereux, le mal ravage la santé des classes aisées de la société française du XVIIème siècle qui garde une approche ambivalente de la maladie. En effet, la syphilis trouve sa naissance dans la paillardise et la débauche, qui sont pourtant des péchés vigoureusement dénoncés par l’Eglise. Cependant, certains critiques la considèrent comme une contingence honorable de la vie d’un aristocrate. La Correspondance apporte des nuances à cette théorie en affirmant que la syphilis était perçue comme une disgrâce pour une grande majorité de nobles.

Les amours de Charles de Sévigné sont doublement intoxiquées par le traitement au mercure que le baron subit comme thérapie à ce mal. Remède universellement accepté pour soigner la syphilis, il est hautement toxique quand il est mal dosé, ce qui était souvent le cas. Une fois encore, la Correspondance nuance la critique qui affirme que seul l’onéreux gaïac est utilisé comme remède par les riches. De même, Saint-Simon raconte l’histoire du duc de Vendôme, victime du mercure, qui « revint à la cour avec la moitié de son nez ordinaire, ses dents tombées, et une physionomie entièrement changée […]. Le Roi en fut si frappé qu’il recommanda aux courtisans de n’en pas faire semblant de peur d’affliger M. de Vendôme […] ». (Saint-Simon, I 615–16) Charles de Sévigné s’en tire relativement bien physiquement, mais il rechute probablement plusieurs fois et infecte sa femme. Avec lui s’éteindra la branche aînée des Sévigné.

Enfin, même si l’amour-passion est réservé à Madame de Grignan, cet épisode toxique de la vie de Charles de Sévigné met en relief l’amour entre la mère et le fils. Le baron a souvent été taxé par la critique littéraire d’embarrasser la marquise par sa vie dissolue, ce qui est vrai, comme cette communication vient de le souligner. Cependant, Madame de Sévigné prend un vif intérêt dans la vie filiale, et elle n’hésite pas à prodiguer les soins et les conseils dont Charles a besoin, comme le ferait une mère qui aime objectivement son fils, défauts et qualités mélangés.

Northeastern University

NOTES

1Le duc de Saint-Simon était l’ami du marquis de Grignan, le propre neveu de Charles de Sévigné.

2Sévigné, III 857 note 4.

3Rosebury, 30–31.

Ouvrages Cités

Source primaire

Sévigné, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de. Correspondance. Roger Duchêne, Ed. 3 Vols. Paris : Gallimard (La Pléiade), 1972.

Sources secondaires et critiques

Boujot, Corinne. Le Venin. Paris, Stock : 2001.

Cartmill, Constance. « Le général et le singulier ou les avatars de On dans les Lettres de Mme de Sévigné. » Œuvres & critiques 19.1 (1994): 135–137.

Diaz, Brigitte. . Paris : PUF (Écriture) 2002.

Duchêne, Jacqueline. Françoise de Grignan ou le mal d’amour. Paris, Fayard : 1985.

Quétel, Claude. Le Mal de Naples, histoire de la syphilis. Paris : Seghers, 1986.

Rosebury, Theodor. « Syphilis or the French Disease, by Fracastor. » Microbes and Morals. New York : The Viking P, 1971.

Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de. Mémoires. Yves Coirault, Ed. 8 Vols. Paris : Gallimard (La Pléiade), 1987.

Temkin, Owsei. « On the History of ‘Morality and Syphilis.’ » The Double Face of Janus. Baltimore : The Johns Hopkins UP, 1999.

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