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Services, sociabilité et maternité : les amies de Madame de Sévigné

Article Citation: 
Cahiers XII, 2 (2009) 43–59
Author: 
Betrand Landry
Article Text: 

« Rien ne ressemble mieux à l’amitié,

 que ces liaisons que l’intérêt de

 notre amour nous fait cultiver. »

La Bruyère, Du coeur

L’amitié est une notion mal définie au XVIIème siècle. Nicolas Schapira met en garde le lecteur contre « l’infinie diversité des emplois de la notion, qui semble pouvoir s’appliquer à une grande variété de relations sociales, et qui rend impossible toute tentative pour stabiliser la signification du lien amical. » (Schapira 217) En effet, le dictionnaire de Furetière définit l’amour comme une « amitié violente. » L’amour que Madame de Grignan inspire à Madame de Sévigné met donc en valeur la variété et la richesse du champ lexical du mot « amitié », au même titre que les relations spéciales qui existent entre la marquise et ses amies.

Dans son travail sur l’amitié des femmes, Anne Vincent-Duffault étudie également le caractère instable de l’amitié en y ajoutant que « […] l’amitié s’exerce, elle occupe, elle est agissante. Cet exercice de l’amitié forme et transforme : en le pratiquant, s’élabore le soi autant que l’entre-soi. En allant au-delà de l’autre, c’est en avant de soi-même que l’on s’élance. » (Vincent-Duffault 9) Cette notion de l’amitié dépeint Madame de Sévigné dans la construction de sa maternité, donc dans l’élaboration de son identité de mère. Michèle Longino a brillamment traité de la définition de soi de la marquise en montrant qu’elle développe sa maternité grâce à sa fille et leur correspondance: « both the act of writing and the person of her daughter became the determinant factors in the organization of her life, in her construction of identity. They converged in the form of the relational letter that was to constitute Sévigné’s ceaseless activity over a period of twenty-three years » (Longino 84), et cela à l’intérieur d’une société patriarcale qui confine la femme dans des comportements statiques et limités.

Ma démarche ici est de montrer les principales facettes de l’amitié entre Madame de Sévigné et ses amies. Ces dames possèdent des responsabilités de solidarité et de définition de soi dans la construction de la maternité de l’épistolière. Elles utilisent pour cela l’échange de services qui fait la base de la relation amicale à l’époque. Ces femmes, chacune selon leur rang et leurs moyens, soutiennent, popularisent et tentent de normaliser l’infatuation de l’épistolière en remplissant des rôles bien particuliers. L’amitié des femmes, sujet à multiples visages s’intéresse ici à un de ses aspects moins connus, celui d’un groupe de femmes qui travaillent sans relâche pour satisfaire et parfaire la maternité de leur amie pour ses enfants, plus particulièrement pour son unique obsession : sa fille.

Les liens entre Madame de Sévigné et ses amies n’ont apparemment rien d’original dans la France du XVIIème siècle. Selon Nicolas Shapira, l’amitié trouve ses racines dans les « échanges de services qui sont à la base des liens inter-individuels. » (Schapira 219) On se rend donc des devoirs d’amitié qui prennent la forme de faveurs que l’on demande et que l’on accorde. En plus des liens affectifs normaux, l’amitié est alimentée, développée et scellée par ce rapport de services et de requêtes. Chaque amie joue même un rôle bien particulier selon les circonstances de vie qui s’offrent à la marquise. L’échange de services met également en valeur une notion étudiée par Arlette Jouanna : le crédit. L’historienne explique qu’il en existe deux sortes, le local et le central : « le premier désigne le pouvoir d’obtenir ‘un service’ de ses ‘amis’, ‘clients’ ou ‘fidèles’ ; le second évoque la capacité à se faire accorder par le roi des faveurs pour soi ou pour ceux que l’on chercher à gratifier. » (Jouanna 21) Bien que toujours accueillie favorablement à la cour, Madame de Sévigné n’a cependant que fort peu d’accès direct au roi, elle ne doit compter que sur ses amis pour l’avancement de sa famille.

Parmi les amies de Madame de Sévigné, un nom se distingue plus particulièrement, celui de la comtesse de La Fayette. Denise Mayer a montré l’importance et la force du lien familial1 et amical entre les deux femmes. Madame de La Fayette est sans aucun doute l’amie la plus intime, celle à qui on peut se confier et qui peut dire tout ce qu’elle pense sans que l’épistolière ne se froisse, comme nous le verrons. La romancière appelle aussi cette dernière « ma belle », et ses lettres résonnent des marques d’affection et d’amitié auxquelles elle ne manque pas d’associer la fille de son amie: « Mme de Grignan a fait des merveilles d’avoir écrit à la Marans […]. Adieu ma belle, je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amitié. » (Sévigné, I 593) Si Madame de La Fayette refuse d’être forcée par son amie de lui écrire régulièrement2, Madame de Sévigné entretient cette amitié pour sa fille de façon pragmatique comme le prouve cet extrait d’une lettre du 13 mars 1671 : « Elle [La Fayette] est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. Je lui ai donné une belle copie de votre portrait ; il pare sa chambre, où vous n’êtes jamais oubliée. » (Sévigné, I 185) La comtesse est également une femme politiquement puissante qui à l’oreille des familles royales de France et de Savoie. Elle a ainsi accès aux cercles fermés du pouvoir royal et s’en sert pour servir ses amis. Denise Mayer explique comment la romancière, dans une lettre du 30 décembre 1672, « nous montre avec quel cœur et quelle attention [elle] va tenter de sauvegarder la ‘faveur’ du comte de Grignan, lieutenant-général en Provence, très menacé par une opposition majoritaire de Provençaux, animés par Mgr de Forbin-Janson, l’évêque de Marseille, qui tente de le perdre auprès du Roi […] » (Mayer 84) La main de Madame de Sévigné est facilement reconnaissable derrière l’initiative de la comtesse de La Fayette qui s’efforce, pour plaire à son amie et satisfaire la mère, de protéger et aider les Grignan, grâce à ses multiples relations proches du pouvoir royal.

L’intérêt, voire la fixation, que l’épistolière porte à Madame de Grignan et à sa famille explique son amitié pour Madame de Vins, dont le nom ne serait jamais apparu dans les lettres sans cette raison. Sa parenté avec Simon Arnault de Pomponne, ministre et secrétaire d’Etat dont l’autorité s’étend sur la Provence, fait que Madame de Sévigné la recherche, malgré une différence d’âge de vingt-cinq ans. L’ascendant évident de Madame de Vins sur son beau-frère n’échappe pas à la marquise qui capte rapidement l’attention de la jeune femme, flattée des avances amicales de la précieuse à l’imposante stature mondaine. La jeune femme va rapidement prendre très à cœur les affaires des Grignan comme l’écrit l’épistolière : « [elle] était dans notre confidence. Elle est très aimable ; elle sait notre syndicat, notre procureur, notre gratification, notre opposition, notre délibération, comme elle sait la carte et les intérêts des princes, c’est à dire sur le bout des doigts. On l’appelle le petit ministre. » (Sévigné, I 638) Cette relation va même prendre un tour particulier puisque d’amie de Madame de Sévigné, elle va devenir, par l’intermédiaire et l’instigation de cette dernière, celle de la comtesse de Grignan pour permettre à l’épistolière de se rapprocher de sa fille. Michèle Longino écrit sur la construction de la maternité de Madame de Sévigné que « […] the subject is molded in the image of the other and according to the vision of the other, in anticipatory and reactionnary fashion. » (Longino 160) En développant cette amitié, l’épistolière construit sa maternité en se projetant dans la vie de sa fille, mais cette fois-ci par l’intermédiaire d’une amie, en l’occurence Madame de Vins, et l’utilisation de l’adjectif possessif « notre » pour parler des affaires des Grignan comme étant siennes, en est un exemple criant.

La plupart des amies de Madame de Sévigné ne possèdent pas autant de pouvoir politique que les deux premières. Néanmoins, elles remplissent des rôles simples mais précis qu’elles répètent le long des lettres. Ainsi, Madeleine de Bellièvre, marquise de Puy-du-Fou, est sollicitée de nombreuses fois en 1671 grâce à ses connaissances en ‘puériculture.’ Ainsi le 6 septembre, l’épistolière écrit : « on porte quelquefois les filles heureusement et les garçons ont des fantaisies de venir plus tôt et en prennent le chemin au sept. Faites réflexion sur ce discours ; je défie Mme du Puy-du-Fou de mieux dire. » (Sévigné, I 337–38) Comme la lettre le révèle, cette dame prodigue des conseils de « bonne femme », issus des croyances populaires et superstitieuses de l’époque sur la grossesse. Elle donne également son opinion quand la marquise commence sa quête d’une nourrice pour Marie-Blanche de Grignan. Ces problèmes épineux se développent dans neuf lettres, du 8 avril 1671 au 11 juillet 1672, et soulignent l’importance de cette petite-fille que l’épistolière aimait tendrement, puisqu’elle transférait sur elle son amour pour sa fille comme l’a montré Thérèse Lassalle : « [l]orsque la petite Marie-Blanche lui est confiée, l’attachement qu’elle a pour elle est d’abord vécu comme un transfert de son amour pour sa fille […] » (Lassalle 165) Le rôle apparemment anodin de Madeleine de Bellièvre prend une dimension particulière dans la construction de la maternité de la marquise qui utilise sa petite-fille, mais également son amie, pour se rapprocher de sa fille à travers ses lettres. Cependant, Madame du Puy-du-Fou finit par tomber en semi-disgrâce, et disparaît de la Correspondance à cause des suites du procès que son gendre, le marquis de Mirepoix, intente aux Grignan comme héritier de la dot de la deuxième femme du comte, née Marie-Angélique du Puy-du-Fou.

L’épistolière sollicite régulièrement Françoise-Charlotte Bureau de La Rabatelière, marquise d’Escars, sur le choix de couleurs de tissus, de linge à acheter ou d’ouvrages de tapisserie, dans le but de faire plaisir à sa fille. Un autre but est surtout de glorifier sa propre maternité et de se définir et se faire reconnaître comme mère modèle en utilisant les talents de ses amies, à l’écoute des besoins de sa fille. L’aménagement de l’appartement de Madame de Grignan dans la maison maternelle parisienne occupe Madame d’Escars, dont le goût raffiné et les bonnes idées sont appréciés. Louise Horowitz souligne que « her empty room is the spacial emblem of an absence that the letter seeks to fill. » (Horowitz 23) Madame d’Escars, au même titre que la lettre, aide son amie à remplir physiquement cette chambre associée à l’absence filiale. Le 17 juin 1685, l’épistolière conseille d’ailleurs à Madame de Grignan : « écrivez à la d’Escars » (Sévigné, III 206), liant épistolairement sa fille à son amie, et cela par le truchement de la chambre, donc de l’absence.

Madame de La Troche, née Marie Goddes de La Perrière, fait partie du groupe restreint des anciennes amies de Madame de Sévigné. Cette femme apparaît dans la Correspondance de multiples fois, et elle est très souvent associée à l’intimité du clan Sévigné-Coulanges3. Elle envoie périodiquement à Madame de Sévigné des nouvelles du grand monde qu’elle compulse dans des lettres qui prennent des allures de gazette, et dont les détails ravissent la marquise. Une autre amie, Madame de Lavardin envoie également des relations à l’épistolière, qui n’hésite pas à faire suivre les lettres en Provence ou à s’en servir pour tenir sa fille au courant des mondanités parisiennes. Mesdames de La Troche et de Lavardin ont donc participé indirectement à l’écriture de la Correspondance en donnant à leur amie de la matière première, sous forme de simples nouvelles détaillées que l’imagination et les dons épistoliers de Madame de Sévigné ont transformé avec élégance et esprit pour distraire et renseigner sa fille. Madame de Marbeuf est une autre amie intime qui rend de grands services à l’épistolière quand elle retourne dans ses terres bretonnes. C’est souvent que la marquise s’installe dans sa maison de Rennes quand les États de Bretagne se déroulent. Elle est également une distraction appréciée quand la solitude des Rochers pèse trop lourd sur le cœur de Madame de Sévigné.

Tess Cosslett remarque que « the representation of friendships between women is often of special significance in the works of female writers, involving as it does issues of female solidarity and female self-devotion. » (Cosslett 1) Même si Madame de Sévigné n’est pas auteur, cette définition la concerne comme épistolière. L’échange de services, doublé du lien affectif, est indubitablement le rôle le plus important joué par toutes ces femmes, puisqu’il a influencé, directement ou indirectement, la construction de la maternité de Madame de Sévigné. Michèle Longino remarque à cet effet que « […] her drive to excel in her performance of motherhood and to surpass even her own daughter in professing affection suggests a need to valorize herself in public in that role. » (Longino 169) En effet, le 9 février 1671, cinq jours après la première séparation d’avec sa fille, l’épistolière lui écrit : « Je fus samedi tout le jour chez Mme de Villars à parler de vous, et à pleurer ; elle rentre bien dans mes sentiments. » (Sévigné, I 152) La lettre du 15 juillet 1671 est également parlante : « Mme de Villars m’écrit assez souvent et me parle toujours de vous. Elle est tendre et sait bien aimer. Elle comprend les sentiments que j’ai pour vous, cela me donne de l’amitié pour elle. » (Sévigné, I 296) Le pronom sujet « je » reste le point central de ces deux citations, et il met en évidence le narcissisme de Madame de Sévigné comme l’indique Michèle Longino qui continue en expliquant que « the narcissistic moi accompanie[s] henceforth […] the experiment of a void – a wounded moi, since the daughter is no longer available to serve as mirror to the mother. » (Longino 92) L’adverbe « bien » accolé aux verbes « entrer » et « savoir » indique un jugement de la part de l’épistolière qui apprécie le comportement de son amie face à sa douleur et sa passion pour sa fille. Cependant la dernière phrase est troublante car le lecteur peut penser que la marquise fréquente cette dame uniquement parce qu’elle cultive et semble partager sa fixation filiale, tout en mettant en valeur ses qualités maternelles. La conduite de Madame de Villars semble – trop – parfaite, tout comme celle de la princesse de Tarente qui d’après l’épistolière « […] se veut pendre de ne vous pas avoir plus trouvée […] » (Sévigné, II 471) Cette dernière souligne – trop – dramatiquement l’absence de Madame de Grignan, dans le but de flatter la fibre maternelle de la marquise. Madame de Marbeuf suit la même ligne de conduite que Mesdames de Tarente et de Villars, mais de façon plus directe comme le réalise Madame de Sévigné, qui demande à sa fille d’écrire un mot à « […] la bonne Marbeuf qui vous adore parce que je vous aime. » (Sévigné, I 471) Malgré la franchise un peu brutale de « la bonne Marbeuf », qui révèle sûrement l’état d’esprit d’autres dames, l’épistolière aime cette amie dont elle fait l’apologie plusieurs fois dans sa correspondance4. Ces femmes flattent donc l’instinct maternel de la marquise en en montrant l’aspect narcissique qu’elles entretiennent à leur tour. Cependant, au-delà de la flatterie, les amies de l’épistolière développent la construction de sa maternité, la rendant la mère modèle comme l’a souligné Michèle Longino :

Sévigné’s self-inscription in the mythology of the maternal archetypes can only be validated, in the end through the recognition and tribute of others. By this logic, she is ‘mother’ to the extent that she appears to be and is perceived as ‘mother.’ Her sense of self depends upon a relational world construct, a network of affective ties, to which she can assign, and from which she can derive, meaning in her maternal capacity. (Longino 184)

Ainsi, Madame de Sévigné ne manque pas de relayer à sa fille leurs salutations et marques d’affections : « Madame de Marbeuf vous adore5 » ou « la bonne d’Escars vous baise la main droite6 » ou « la Vauvineux vous fait mille compliments7 », ou bien « La Troche vous rend mille grâces de votre souvenir8. » Ce rituel des compliments et des preuves d’adoration immuablement répété dans d’innombrables lettres est presque nécessaire, car la marquise attend ce comportement de la part de ces femmes : qui aime Madame de Sévigné, aime Madame de Grignan. La réciprocité que l’épistolière a installée entre sa fille et elle par le rituel de la correspondance se retrouve ici dans le rituel des compliments. Nancy Chodorow suggère que « women try to fulfill their need to be loved, [and] try to complete the relational triangle […] One way that women fulfill these needs is through the creation and maintenance of important relations with women. » (Chodorow 199-200) Si la relation triangulaire n’est pas possible ici, il est vrai que Madame de Sévigné se sert de ces femmes pour montrer son amour à sa fille d’une manière indirecte. Ainsi, certaines apparaissent comme un reflet de l’épistolière et de sa maternité, et entretiennent, voire repoussent, les limites de son narcissisme. D’autres semblent refléter Madame de Grignan puisqu’elles flattent et soutiennent cette maternité, tout en la développant. Une grande partie de ces amies est d’ailleurs apparue dans les lettres en 1671, l’année où Françoise-Marguerite de Sévigné part en Provence rejoindre son mari, laissant sa mère dans la plus grande tristesse et le plus grand désarroi. Elles ont donc rempli physiquement, comme la lettre, le vide laissé par Madame de Grignan.

En retour pour tous ces services, le lien affectif entre ces femmes se développe et se ressert en se mâtinant de familiarité. Madame de Sévigné rend à ses amies des soins particuliers. Son intimité et son amitié pour elles se traduisent de différentes façons. Madame de Vauvineux devient allègrement « la Vauvinette » et Madame de La Troche est surnommée affectueusement « la Troche », « la belle Troche », « la bonne Troche », et même « Trochanire », Madame de Lavardin « la bonne Vardin. » Les repas chez cette grande dame, née Marguerite-Renée de Rostaing, où la conversation s’anime grâce aux bons vins et aux convives bavardes, trouvent un surnom plaisant comme l’écrit l’épistolière : « J’ai dîné en lavardinage, c’est à dire en bavardinage […] » (Sévigné, I 209) Les louanges de Madame de Sévigné pour ses amies sont remarquables et parfois ludiques. Cependant, elle fait pour elles ce qu’elle sait faire de mieux : elle offre ses lettres, sa conversation et récompense la gentillesse de ses amies en un mouvement circulaire. Elle le fait doublement puisqu’elle engage Madame de Grignan à écrire et à remercier, ou flatter si nécessaire, de la même façon que la marquise a insisté que sa fille lui écrive quand celle-ci est partie vivre en Provence. Ainsi, le 24 juin 1672, elle lui demande : « Le petit La Troche a passé des premiers à la nage ; on l’a distingué. Dites-en un mot à sa mère, si je suis encore ici ; cela lui fera plaisir. » (Sévigné, I 540) ; ou le 24 juillet 1675 : « Mme de Lavardin vous baise mille fois les mains ; elle mérite un remerciement, dans une de mes lettres, de toute l’estime qu’elle a pour vous. » (Sévigné, II 21) Le narcissisme de l’épistolière resurgit car tout doit passer par elle comme le souligne « si je suis encore ici » et « dans une de mes lettres. » Le 1er mai 1676, la marquise a cette phrase : « ces dames [de Villars et de Saint-Géran] vous aiment fort ; nommez-les, en m’écrivant, pour les payer de leur tendresse. » (Sévigné, II 271) Le lecteur remarque que la tendresse devient, selon les propres mots de l’épistolière, une monnaie que l’on peut distribuer pour « payer », donc remercier, un service rendu. Louise Horowitz signale pourtant que « […] perhaps it is true that, in effort to please the marquise, these friends9 […] often made mention of Madame de Grignan to her mother. Nonetheless, Mme de Sévigné’s letters suggest no awareness that this collective concern was at the mere social intercourse. » (Horowitz 24) Sans vouloir nier la sincérité de l’amitié entre Madame de Sévigné et ces femmes, il semble que la marquise était consciente que la tendresse de ses amies pouvait se monnayer ou s’échanger, ou qu’elle pouvait la provoquer.

Toutes ces dames par leurs services soutiennent et popularisent, directement ou indirectement, la passion de leur amie. Le rôle peu banal des lettres magnifie les actions du réseau féminin que la marquise cultive et développe. Ce réseau renforce la cohésion de l’amitié pour la fille par l’exercice actif de la solidarité, comme le remarque Maurice Aymard10. Anne Vincent-Duffault souligne également que l’amitié « établit des réseaux d’influence, invente des lieux de convivialité et des liens de résistance tandis que se multiplient pour le plus grand nombre les chances de rencontres et d’interactions. » (Vincent-Duffault 1) La maternité de Madame de Sévigné est également célébrée dans un siècle où ce sentiment n’est guère estimé. Le 1er avril 1671, l’épistolière l’écrit à sa fille : « le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu’il est bon de distinguer la Reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des nouvelles de ma fille, et qu’elle avait ouï dire que vous aviez pensé vous noyer. » (Sévigné, II 204-05) La lettre révèle que la reine Marie-Thérèse connaît la passion de Madame de Sévigné – comme le laisse entendre l’expression « ouï dire » – grâce à des personnes probablement alliées à la marquise par les liens de l’amitié. Le réseau prouve ainsi son efficacité, et l’intervention royale souligne la reconnaissance de sa maternité, ainsi que son acceptation, par la cour de Versailles et la haute société française. La reine entretient d’ailleurs l’épistolière sur sa fille jusqu’au moins 1676, comme en témoigne la Correspondance.

Avec ce modèle loin d’être unique, quoiqu’il soit exceptionnel, d’autres femmes de la cour n’hésitent pas à exposer publiquement leur amour pour leur fille. Ainsi, Saint-Simon témoigne de la « prédilection fort grande11 » de la duchesse de Rohan pour la princesse de Soubise. Madame de Tarente, amie de Madame de Sévigné, ne cache pas non plus sa passion pour sa fille Charlotte. En 1678, Madame de La Fayette se permet d’ouvrir les esprits dans les mêmes cercles précieux qui accueillent également l’épistolière, en faisant de la relation mère-fille, une des clés de l’architectonique de son roman. Le rapport entre Madame de Chartres et la princesse de Clèves popularise et « normalise » – dans la limite où leur rapport était « normal » – celui que la marquise entretient et nourrit, grâce aux lettres et l’amitié de ses amies, avec sa fille depuis des années.

La construction de la maternité de la marquise n’est cependant pas exclusivement basée sur sa fille. En effet, Madame de Sévigné (re)présente avec sa fille une facette de sa maternité. Sa maternité englobe un autre côté puisqu’elle a un second enfant, un fils, Charles, baron de Sévigné. Le rapport entre la mère et le fils n’étant pas basé sur l’obsession et la passion incontrôlée, il se définit différemment et s’aligne avec les attitudes entre une mère et son enfant généralement rencontrées dans la société française du XVIIème siècle. Les amies de l’épistolière jouent également un rôle primordial dans la vie du jeune homme qui bénéficie du capital de sympathie de ces dames et de l’échange de services établis par sa mère et sa sœur. La présence de Charles auprès de sa mère – il partage le même hôtel parisien et fréquente les mêmes cercles – lui donne l’avantage de connaître ses amies, et de s’en faire apprécier. La relation entre le baron et ces femmes est certainement moins contrite que celle avec sa sœur, puisque Madame de Sévigné « installe le miroir12 » avec sa fille et non avec son fils. L’amitié, au contraire, paraît basée en partie sur le mérite et les qualités du jeune homme.

Trois épisodes dans la vie du baron sont particulièrement parlants dans la construction de la maternité « sévignienne. » En 1673, alors que la guerre contre la Hollande fait rage, Charles a des besoins pressants d’argent pour équiper son régiment. La marquise fait la sourde oreille puisque la dot royale de sa fille et les difficultés économiques de l’époque ont mis à mal ses finances. Charles, désespéré par l’inaction maternelle, contacte alors une alliée de poids : Madame de La Fayette. Cette dernière se permet d’écrire à son amie la missive suivante :

 

M. de Bayard et M. de La Fayette arrivent dans ce moment. Cela fait, ma belle, que je ne vous puis dire que deux mots de votre fils ; il sort d’ici, et m’est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses raisons sur l’argent. Elles sont si bonnes que je n’ai pas besoin de vous les expliquer fort au long ; car vous voyez, d’où vous êtes, la dépense d’une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine. Il est impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres, et de plus, la grande amitié que vous avez pour Mme de Grignan fait qu’il faut en témoigner à son frère. Je laisse au grand d’Hacqueville à vous en dire davantage. Adieu, ma très chère. (Sévigné, I 577)

Le ton de la lettre est martial, et il n’admet pas de réponse négative, malgré que « ma belle » et « ma très chère » adoucissent un peu la réprimande. Seule Madame de La Fayette peut se permettre une telle liberté d’expression, et Charles a bien compris que la comtesse est l’influence parfaite pour fléchir sa mère. La romancière montre lucidement la passion de son amie pour sa fille, et lui intime qu’elle doit remplir ses devoirs de mère également envers son fils qui le mérite tout autant. En un mot, la marquise ne peut pas avantager un enfant par rapport à l’autre. Est-ce le leitmotiv qui va influencer Madame de La Fayette, et bientôt Madame de Marbeuf, à aider le jeune homme et obliger leur amie à construire sa maternité en y englobant son fils? Prennent-elles pitié de ce garçon qu’elles voient désespéré par la fixation maternelle et frustré du pouvoir dont jouissent les puissants Grignan ? Cette hypothèse est possible, mais comme Roger Duchêne l’a démontré13, la marquise n’avantage pas financièrement un enfant par rapport à l’autre. Madame de Sévigné suit les conseils de son amie et emprunte de l’argent auprès de Georges Joly, président au parlement de Bourgogne pour équiper son fils.

L’arrière-ban des amies de l’épistolière est également sollicité pour trouver une épouse pour Charles15. Comme beaucoup d’historiens l’ont montré16, le mariage au XVIIème siècle est un événement important dans la vie d’un aristocrate. Non seulement un homme doit continuer sa lignée, mais également il doit en tirer des appuis politiques et des avantages sociaux et économiques. Si la fille n’a guère de poids dans le choix d’un mari, le fils dépend pareillement de ses parents, sa famille et ses alliés pour trouver la parfaite épouse. Madame de Marbeuf est ainsi réquisitionnée pour aider l’épistolière, comme l’indique la lettre du 29 septembre 1679 : « J’ai prié la Marbeuf de le marier là [en Bretagne].  Il ne se verra jamais d’un si beau point de vue que cette année. » (Sévigné, II 691) Si la requête de la marquise paraît innocente, elle révèle un malaise : personne ne se presse pour s’allier au fils de Madame de Sévigné.  Madame de Marbeuf ne réussira d’ailleurs pas sa mission, malgré sa bonne volonté, mais la marquise retourne ce service à son amie en 1689, quand cette dernière lui demande d’enquêter sur le marquis de Marignane, un homme qu’elle voudrait allier à une de ses parentes. Madame de Sévigné se tourne alors vers son fils, mais elle embauche également sa fille dans la démarche puisque la famille de ce gentilhomme est provençale17.

Finalement, l’aide de Madame de La Fayette est redemandée en 1689. Tous les deux ans, à la fin de l’assemblée, les Etats de Bretagne envoient un député à la cour. Cette députation est un honneur conféré à un noble pour le distinguer. Charles de Sévigné la guigne, et il compte sur l’appui du duc de Chaulnes, gouverneur de la province, pour le soutenir. Cependant, Versailles traîne des pieds pour donner son accord. Les Sévigné et leurs alliés prennent alors les devants et « engagent » à nouveau Madame de La Fayette pour faire pencher la balance de leur côté. Cependant, avec sa franchise habituelle, la comtesse annonce dans une lettre du 8 octobre 1689 : « Votre affaire est manquée et sans remède. L’on y a fait des merveilles de toutes parts ; je doute que M. de Chaulnes en personne l’eût pu faire. Le Roi n’a témoigné nulle répugnance pour M. de Sévigné, mais il était engagé il y a longtemps, et il l’a dit à tous ceux qui pensaient à la députation. » (Sévigné, III 718) Malgré l’échec des négociations, Charles de Sévigné ne tient pas rancune à Mesdames de La Fayette et de Marbeuf, ni aux autres, qui acceptent de lui venir en aide. Les liens de l’amitié demeurent serrés et le baron finit par se marier et à faire carrière en Bretagne.

L’amitié des femmes au XVIIème siècle reste un sujet peu étudié, même si les amitiés féminines existent depuis toujours. Anne Vincent-Duffault et Tess Cosslett soulignent, qu’en plus des liens affectifs normaux, elle s’articule autour des notions de définition de soi et de l’autre, et de solidarité. Madame de Sévigné utilise à son avantage ces notions pour construire et développer sa maternité. En effet, Michèle Longino explique que l’épistolière utilise d’abord sa correspondance pour s’identifier indirectement à sa fille, et se créer et se définir dans son rôle de mère et le faire accepter par la société française du XVIIème siècle. Pour cela, Madame de Sévigné compte sur les membres de sa famille, mais ce travail suggère également que ses amies jouent un rôle de premier plan. Ces dernières exposent de façon cruciale et originale l’élaboration et l’acceptation du rôle de mère modèle ou de modèle de mère que l’épistolière a décidé d’incarner. La marquise entretient salutations et gentillesses au sein de ce réseau féminin, et elles sont répétées à Madame de Grignan et échangées à l’infini par amitié et solidarité. Cependant Madame de Sévigné est aussi consciente que l’amitié peut servir de monnaie, et peut s’acheter ou peut-être provoquée pour flatter son narcissisme.

L’amitié féminine met également en lumière un autre aspect encore méconnu de la maternité de Madame de Sévigné : celui qu’elle entretient avec son fils. Ces relations sont loin de ressembler à l’obsession qu’elle a pour sa fille, mais les notions de sociabilité et d’échanges de services restent au cœur de la construction de la maternité de l’épistolière avec son fils qui est associée à l’argent et l’amour, deux thèmes primordiaux dans la relation avec Madame de Grignan. L’amitié des femmes prend alors une dimension d’importance et une place de premier ordre dans la Correspondance, mais laisse le lecteur dubitatif sur les motivations de Madame de Sévigné : intérêt ou amour, ou les deux ? Il semble que Jean de La Bruyère tient certaines ficelles de cette interrogation.

University of North Carolina, Greensboro

Ouvrages consultés et cités

Aymard, Maurice. « Amitié et convivialité. » Histoire de la vie privée. Vol 3. Paris: Editions du Seuil, 1999.

Cosslett, Janet. Woman to Woman: Female Friendship in Victorian Fiction. Atlantic Highlands, NJ : Humanities P International Inc, 1988.

Duchêne Roger. Argent et famille au XVIIème siècle: Partage des biens et partage des affections: Madame de Sévigné et ses enfants. Œuvre en six parties transmise par courrier électronique par Roger Duchêne.

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NOTES

1 La mère de Madame de La Fayette, Isabelle Péna, a épousé en secondes noces René-Renaud de Sévigné, l’oncle par alliance de l’épistolière.

2 Sévigné, I 583.

3 Elle apparaît dans la Correspondance dès 1651. (Sévigné, I 40)

4 Voir Sévigné, II 158, III, 36, 159–60 et 197–98.

5 Sévigné, III 869.

6 Sévigné, II 308 et 323.

7 Sévigné, I 207.

8 Sévigné, I 665.

9 Louise Horowitz cite les amis suivants : Mme de Verneuil, Mme d’Arpajon, Mmes de Villars, de Saint-Géran, M. de Guitaut, sa femme, la Comtesse, M. de La Rochefoucauld, M. de Langlade, Mme de La Fayette […] Mme de Vauvineux.

10 Aymard 446.

11 Saint-Simon, II 810.

12 J’emprunte ces mots, en traduction, à Michèle Longino.

13 Voir l’article « Argent et famille au XVIIème siècle: Partage des biens et partage des affections: Madame de Sévigné et ses enfants. »

14 Sévigné, I 577, note 5.

15 Les tensions et problèmes occasionnés par le mariage de Charles sont étudiés par nous autre part.

16 Voir, entre autres, François Lebrun, La vie conjugale au XVIIème siècle.

17 Voir les lettres des 8 janvier, 13 juillet, 17 juillet et 9 août 1689.
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