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Le philosophe La Mothe Le Vayer : spectateur de la « comédie » du monde et explorateur du «globe intellectuel »

Article Citation: 
XIV (2012): 88–99
Author: 
Ioana Manea
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Printable PDF, Manea, 88–99

 

Selon le Dictionnaire du Grand Siècle, le philosophe est surtout celui qui s’occupe de la philosophie naturelle ou de la physique et qui est « presque toujours un savant, mathématicien, physicien, mécanicien, astronome, doublé d’un ingénieur […] ou d’un technicien[1] ». Pourtant, quelle est la pertinence de cette définition pour un philosophe comme La Mothe Le Vayer, dont la carrière littéraire se situe globalement entre les années 1630 et 1670, à une époque de grandes découvertes dans le domaine de la physique ? Encore qu’il soit au courant des récentes découvertes scientifiques, il envisage la démarche du philosophe comme relevant d’un esprit essentiellement critique et dialectique car, à le croire, le « propre du Philosophe est de se questionner, et de se former des doutes à lui-même[2] ». Aussi peut-on se demander en quoi consiste l’activité de ce philosophe qui, du fait de son scepticisme, pratique une « dialectique de l’irrésolution[3] ».  La réponse à cette question, qui constitue le but de notre article, vise à mettre en évidence la manière dont il envisage la méditation, ou l’activité qui est propre au philosophe. L’analyse du rapport de La Mothe Le Vayer aux deux mondes, le globe terrestre ou le monde physique et le globe intellectuel ou le monde des idées, sera essentielle à notre démarche.

1. Prémisses de la méditation

Apparemment moins important, le cadre où se déroulent les méditations de La Mothe Le Vayer n’est pas dépourvu d’intérêt. Adepte de la vie contemplative au détriment de la vie active, l’auteur s’adonne à la méditation dans une « retraite » qui, de même que dans le cas de Montaigne, implique un double éloignement, des occupations de la vie publique et des soucis de la vie domestique[4]. Loin d’être oisifs, le « loisir » ou le « repos » qui représentent les conditions élémentaires de ses méditations, témoignent, d’une part, de son indépendance à l’égard des contraintes de la vie politique ou sociale et, d’autre part, de la « réappropriation du temps comme habitat humain[5] », étranger aux considérations d’ordre religieux.

Divertissements ou « jeux » de « loisir », dont la conception est, à tort ou à raison, présentée comme facile, les méditations qui étoffent les ouvrages de La Mothe Le Vayer ne sont pas à mettre en relation seulement avec les moments de repos au cours desquels elles sont élaborées[6]. Elles sont aussi, il va presque sans dire, le résultat de sa vision de la philosophie. En outre, la façon de « philosopher » de l’auteur correspond seulement en partie à la définition qu’en donne Furetière, tributaire d’un Descartes qu’il cite même en exemple comme le seul à avoir proposé une « nouvelle méthode ». Or, bien qu’elle consiste à « raisonner », l’activité de La Mothe Le Vayer est complètement étrangère à « la recherche des causes de la nature, à la connaissance de Dieu, et de soi-même[7] ». En effet, intéressé surtout par la morale et indifférent aux spéculations métaphysiques, il n’épargne pas les philosophies qui, dans leur tentative d’expliquer le monde, « se vantent de pouvoir discerner le vrai etle certain des choses ». Selon lui, elles sont des « Charlatanes qui promettent beaucoup plus qu’elles ne peuvent tenir[8] », car la vérité et la certitude qu’elles font semblant de détenir ne sont que des tromperies. De ce fait, au cours de sa carrière, il oscille entre le vraisemblable de la Nouvelle Académie et le doute du pyrrhonisme, qui doute de tout, y compris de lui-même. Les méditations que traduisent ses ouvrages sont des « ébatements innocents d’une Sceptique[9] » qui, sauf en matière de religion, ne prend position sur rien. Ni stériles ni opiniâtres, les « ébatements » de La Mothe Le Vayer relèvent du « passetemps ». Ainsi, le divertissement définit la relation de l’auteur avec les deux mondes, physique et spirituel.

2. La Mothe Le Vayer devant la « comédie » du monde

Malgré sa préférence pour la vie contemplative, l’auteur n’ignore pas complètement ce qu’il désigne comme le théâtre du monde, à travers une image baroque qui remonte au stoïcisme de l’Antiquité. Ce faisant, il est au courant de la querelle du théâtre, dont ses ouvrages sont contemporains. Dans cette querelle qui oppose les adeptes du théâtre à leurs adversaires augustiniens, il se range du côté des premiers. Aussi adopte-t-il une position aristotélicienne, en manifestant sa confiance dans la capacité de « représentation de la vie civile[10] » dont dispose le théâtre. Selon la Poétique d’Aristote, l’imitation qui correspond à une forme apporte un réel bénéfice, car elle fait surgir la forme de la substance[11]. Sans entrer dans des considérations sur les arguments utilisés par les défenseurs du théâtre comme la relation entre les passions et la catharsis ou le rapport entre le divertissement et l’eutrapélie[12], La Mothe Le Vayer évoque la dimension pédagogique du théâtre. Toujours est-il que, pour lui, il ne s’agit pas de n’importe quelles comédies, mais des comédies qui sont le résultat d’une nouvelle politique théâtrale. Les « comédies » qu’il défend car, à l’époque, le terme désigne toute pièce de théâtre et non pas seulement la comédie telle que nous la connaissons aujourd’hui, ont été récemment adaptées aux règles de l’ « honnêteté » et de la bienséance. Dans ce sens, elles ont été notamment purgées des « licences honteuses  » de la farce qui, comme il ressort du dictionnaire du Furetière, relève d’un comique bas et s’adresse au peuple.

Il n’est sans doute pas difficile de mesurer la distance qui sépare La Mothe Le Vayer d’un augustinien comme Pierre Nicole qui, dans une lettre dirigée contre Desmarets de Saint-Sorlin, accuse sans ménagements le « poète de théâtre » d’être un « empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles[13] ». Tout comme le philosophe de Platon, le chrétien de Nicole ne doit s’intéresser qu’à la réalité spirituelle, la seule qui soit vraie et qui compte. Selon Platon, l’œuvre du peintre ou du poète dramatique représente un éloignement à troisième degré de la nature. De plus, dans le célèbre mythe de la caverne, les ombres perçues par les spectateurs sont les ombres des spectacles de théâtre, utilisés par Platon pour illustrer l’illusion d’un monde dont la philosophie doit libérer ses disciples[14]. En outre, selon Nicole, dans son éloignement de Dieu le théâtre est d’autant plus coupable qu’il relève de la curiosité, ou de la concupiscence des yeux. Celle-ci est la deuxième des trois concupiscences expliquant les actions humaines dans la vision d’un saint Augustin qui s’inspire de la première lettre de saint Jean. La curiosité intellectuelle est, pour l’évêque d’Hippone, directement liée au spectacle : « Voilà les sources des péchés des hommes, qui naissent tous de ces trois concupiscences marquées par l’Écriture, de l’élevement de l’orgueil, de la curiosité des spectacles, et des plaisirs bas et sensuels[15] ».  

Or, la curiosité que La Mothe Le Vayer essaye de réhabiliter à l’encontre des augustiniens a pour objet métaphorique précisément le théâtre : « Il [l’homme] n’est placé au milieu de la Nature, que pour s’informer de ce qui s’y passe. Le Monde est un Théâtre, sur lequel il peut jeter les yeux de toutes parts[16] ». Parfaitement naturelle, la curiosité est à l’origine des trois vertus intellectuelles, la sagesse, la science et l’intelligence[17]. Toujours est-il qu’en dépeignant le monde ou l’objet de la curiosité comme une pièce de théâtre, par définition source d’illusion, l’auteur est susceptible de suggérer les possibilités limitées du savoir humain, thème récurrent de ses ouvrages. Par exemple, dans les Dialogues faits à l’imitation des Anciens, ouvrage paru sous pseudonyme, l’illusion atteint des dimensions hyperboliques : « toute notre vie n’est, à le bien prendre, qu’une fable, notre connaissance qu’une ânerie, nos certitudes que des contes, bref tout ce monde qu’une farce et perpétuelle comédie[18] ». Ainsi, l’illusion du monde se traduit par la fiction (« fable », « conte »), par l’ « ânerie » dérivée de l’âne, topos de l’ignorance sceptique et par la « comédie », utilisée dans un sens plus restreint, de « farce » ou de pièce qui s’adresse à un public peu cultivé. Quoiqu’il ne soit pas un charlatan, comme il arrive, selon Furetière, dans le cas de vraies farces, Dieu, qui est à l’origine de la « comédie » du monde, n’est pas très complaisant envers la curiosité de ses spectateurs. En se fondant, entre autres, sur le traité pseudo-aristotélicien Du Monde, ainsi que sur les Lois de Platon, La Mothe Le Vayer compare le monde à un gigantesque théâtre de marionnettes, dont le secret des ficelles ou des ressorts est soigneusement gardé par le metteur en scène[19].

Du fait que le monde lui-même, tel qu’il est perçu par les hommes, est une illusion, les philosophes-spectateurs savent, à l’encontre des spectateurs ordinaires, qu’ils n’ont pas besoin d’aller au théâtre pour trouver un monde de l’illusion. Parmi les occurrences de la métaphore du theatrum mundi, celle qui est susceptible de révéler le mieux la relation entre le philosophe et le monde figure dans le dialogue De la Vie privée :

D’autres ont aussi fort à propos considéré ce monde comme un magnifique théâtre, sur lequel tant de sortes de vies, comme autant de divers personnages, sont représentes ; les Philosophes s’y trouvent assis, considérant le tout avec un grand plaisir, cependant que les Princes, les Rois, et les plus grands Monarques, sont autant d’acteurs de la comédie, qui semble ne se jouer que pour le contentement de ces dignes spectateurs[20].

Contrairement au pronom indéfini « autres », qui ne donne pas beaucoup d’informations sur l’identité des philosophes envisageant le monde comme un théâtre, le modalisateur « fort à propos » montre que La Mothe Le Vayer est l’un d’entre eux. Manifestement plus visibles que des acteurs jouant d’autres rôles, les puissants subissent un renversement de perspective qui les rend inférieurs aux philosophes. L’un des indices qui permet de comprendre l’attitude adoptée à l’égard des dirigeants par les philosophes est constitué par la polysémie du terme « comédie » qui, comme on l’a vu, peut, entre autres, désigner une farce ou une comédie. Du fait que la farce met en scène des personnages comme des valets ou des bouffons, les souverains deviennent les bouffons des spectateurs-philosophes. Comme toute pièce du théâtre, la comédie des puissants relève du divertissement à travers le « plaisir » qu’elle procure et aboutit à une conclusion d’ordre moral.

Les réflexions des philosophes sur la « comédie » du monde participent de la morale puisqu’elles révèlent la vanité du spectacle donné par les princes. Ainsi, un spectateur comme La Mothe Le Vayer n’est pas un spectateur quelconque, qui prend pour de bon tout ce qu’il voit et qui est « aisément ébloui » par l’ « éclat et la grandeur », attributs essentiels de la comédie représentée par les Grands. Notre philosophe est un spectateur qui sait ce qui se passe derrière la scène et qui connaît les raisons qui font agir les souverains. Il n’ignore pas qu’au lieu d’être fondées sur un savoir singulier et sur des qualités personnelles hors du commun, les raisons qui sont à l’origine des actions des princes relèvent du hasard, des passions ou de la routine[21]. De plus, il sait aussi que, malgré son extérieur « majestueux et divin », un roi qui tient le sceptre, symbole d’une autorité qu’il impose à travers la loi « à tant d’hommes qui lui sont soumis », n’est pas enviable, mais pitoyable. Au lieu de lui apporter le souverain bonheur, la « grande passion de dominer » qui le gouverne au point de lui faire « foule[r] aux pieds toutes considérations humaines et divines » le tourmente à travers « mille jalousies d’État » et « mille soucis cuisants, qui le tiennent en perpétuelle inquiétude[22] ». Contrairement à la plupart des gouvernés, les philosophes sont capables d’aller au-delà de l’illusion du spectacle dont les protagonistes sont les gouvernants. Ce faisant, ils se rendent compte qu’en dépit du faste qui accompagne leurs représentations, les souverains ne sont que des individus médiocres, travaillés par des passions médiocres.

En raison de son statut de spectateur averti, qui ne se laisse pas tromper par la « comédie » du monde, le philosophe-spectateur dépeint par La Mothe Le Vayer pourrait être mis en parallèle avec Dieu. Dans une perspective religieuse de la métaphore du theatrum mundi, Dieu est l’unique spectateur de la comédie jouée par les hommes[23]. De manière relativement similaire à Dieu, le philosophe La Mothe Le Vayer est un spectateur privilégié du théâtre du monde et des ses acteurs. Toutefois, en dépit de son statut qui le rapproche de Dieu, il ne prétend pas que les conclusions qu’il tire en regardant la « comédie » du monde soient autre chose que des illusions. En développant sa perception d’un Dieu jaloux de ses secrets, La Mothe Le Vayer compare les secrets des souverains aux secrets de la divinité, qu’il serait désastreux d’essayer de dévoiler[24]. Par ailleurs, encore qu’il sache s’amuser en regardant la « comédie » du monde et qu’il n’ait pas besoin d’aller au théâtre pour se divertir, le philosophe préfère s’amuser en méditant.

La Mothe Le Vayer — navigateur autour du « globe intellectuel »

En bon philosophe, La Mothe Le Vayer préfère aux plaisirs que procure le théâtre les « récréations innocentes et philosophiques », qui aboutissent inévitablement à la méditation[25]. Néanmoins, pour pouvoir donner libre cours à sa préférence pour la méditation, il prend comme modèle une certaine catégorie des acteurs de la « comédie » du monde, représentée par les explorateurs qui, par ailleurs, sont susceptibles de susciter son admiration davantage que les souverains. La Mothe Le Vayer est un grand amateur des récits de voyage à travers lesquels les explorateurs décrivent leurs découvertes. Du fait qu’elles assouvissent la curiosité, les relations de voyage donnent naissance à une délectation qui leur vaut d’être appelées « Romans des Philosophes », à travers une expression que l’on retrouve également chez Charles Sorel[26]. En outre, les récits de voyage ne sont pas à l’origine  d’une délectation qui est seulement d’ordre intellectuel, mais aussi d’ordre pratique. Ainsi, ils permettent au philosophe confortablement installé dans son cabinet et jouissant de son loisir de « contempl[er] sûrement » et « sans courir toutes les fortunes des voyages de long cours » ce que les explorateurs ont observé de plus extraordinaire au cours de leurs expéditions[27]. C’est toujours dans le cabinet, terme qui, selon Furetière,  désigne un lieu retiré de la maison, dédié à l’étude, que se déroule la transformation du spectateur de la « comédie » du monde dans un explorateur du « globe intellectuel ». Cette transformation repose sur « l’art de spéculer et méditer », qui se traduit métaphoriquement par une « navigation spirituelle[28] ».

Pour décrire ses navigations autour du globe spirituel, l’auteur se sert des analogies avec les images qui sont associées aux explorateurs et à leurs voyages. Ainsi, les philosophes qui se livrent à ces expéditions autour du monde de l’esprit n’ont rien à envier en matière de courage ou de subtilité aux héros navigateurs comme Christophe Colomb ou comme Tiphys, le pilote des Argonautes. Les navigations autour de l’ « Ocean spirituel » aboutissent à la découverte des « nouveaux mondes » ou des « pays inconnus, pleins de raretés et d’admiration », qui ne sont pas moins spectaculaires que l’Amérique[29].  

Dépeints dans un style baroque, à travers une accumulation des hyperboles, les voyages spirituels que fait l’auteur ont l’avantage de rendre possible une liberté presque illimitée, qui procède de la séparation entre le corps et le monde matériel. Par exemple, ces voyages permettent « de passer d’un Pôle à l’autre sans craindre la zone torride » ou de « faire le tour du monde » « sans courir fortune de mer », « avec le vaisseau appelé la Victoire », allusion au navire de Magellan, le premier à avoir fait le tour du monde[30]. Rappelant les grands accomplissements ou objectifs des explorateurs, les expéditions spirituelles de La Mothe Le Vayer ne concernent pas seulement la rondeur de la Terre, mais aussi la découverte d’un passage par le Nord vers l’Orient. Le philosophe est bien au courant du fait que les Hollandais, grands explorateurs du Nord, font partie de ceux qui recherchent ce passage pour des raisons commerciales. Or, du fait qu’ils sont purement intellectuels et qu’ils relèvent uniquement de la curiosité, ces voyages lui donnent la possibilité d’aller « chercher jusques sous le Pôle » et « sans avoir le cœur touché d’avarice », « un passage vers les richesses de l’Orient »[31]. Ce faisant, il peut être fier de « mépriser avec plus d’assurance que les Hollandais » les périls plus ou moins certains qui sont inhérents aux voyages dans les mers et océans du Nord et qui, de manière hyperbolique, sont représentés par « les montagnes de glace, et les abîmes d’eaux prétendus ».

Par ailleurs, bien qu’ils soient la source d’inspiration la plus apparente du philosophe La Mothe Le Vayer, les voyages des explorateurs ne sont pas les seuls qui étoffent ses « navigations spirituelles ». Les expéditions métaphoriques du philosophe touchent aussi à des questions qui relèvent de la physique ou de la métaphysique et qui, à l’époque, sont parfois à l’origine de vives polémiques. Ainsi, au cours de ses voyages l’auteur aurait la possibilité de mettre à l’épreuve l’héliocentrisme de Copernic, qu’il n’hésite pas à juger « si vraisemblable », en dépit des controverses qu’il soulève. De plus, en s’éloignant davantage du monde terrestre et en devenant plus métaphysiques, ses navigations lui permettraient, entre autres, de constater combien les Anciens « se sont peinés en vain pour accorder la Providence avec les Destinées[32] ». La Mothe Le Vayer pourrait ainsi faire allusion aux débats qui divisent ses contemporains sur les rapports entre la liberté humaine et la grâce divine et qui, similairement à la réflexion des Anciens, sont condamnées à rester stériles.

Ne reculant même pas devant les questions de métaphysique, les « navigations spirituelles » ou les méditations du philosophe sont sans doute de nature à éveiller la curiosité du lecteur. Quel est l’objet et le résultat de ces méditations auxquels le philosophe donne des proportions hyperboliques ? Quoiqu’il semble parfois l’adepte d’une conduite prudente à l’égard de la communication de ses méditations au public[33], La Mothe Le Vayer s’arrête sur elles à plusieurs reprises.

La méditation selon La Mothe Le Vayer       

Grâce à la méditation, La Mothe Le Vayer abandonne le rôle de spectateur de la « comédie » du monde et se transforme en navigateur infatigable autour du « globe intellectuel ». À croire le « songe-creux[34] » qu’est le philosophe, l’« art de méditer » est, entre autres, synonyme de « rêver ». Il met ainsi à profit la polysémie du terme « rêver » qui, selon Furetière, ne désigne pas seulement le raisonnement sérieux qui vise une nouvelle invention, mais aussi une flânerie de l’esprit, qui se déroule lorsqu’on est endormi ou en veille et qui aboutit à des « extravagances ». D’ailleurs, pour Descartes, dans la première de ses Méditations métaphysiques, le rêve est source d’erreur[35]. En ce qui le concerne, La Mothe Le Vayer ne se fait pas d’illusions et se rend bien compte que ses navigations spirituelles ne sont, pour la plupart des individus, adeptes de la vie active ou philosophes dogmatiques, que des extravagances. Cela est d’autant plus évident dans un ouvrage anonyme comme les Dialogues faits à l’imitation des Anciens, où l’auteur pense moins à plaire au public : « Quant à la matière et aux choses que vous verrez ici traitées, à peine un autre moins mon ami que vous se pourrait-il arrêter à choses, ou si légères, ou si extravagantes[36] ».

Bien qu’elles soient à l’origine des flâneries spirituelles, les questions qui font l’objet de ses méditations et qui peuvent sembler des « bagatelles[37] » à un homme d’action, s’intéressant à la vie politique, ne sont pas abordées sans aucune méthode. La « méthode » sur laquelle repose la méditation propre au philosophe La Mothe Le Vayer consiste essentiellement à « philosopher toujours de la circonférence au centre, rapportant tout ce qui se présente de divers endroits à l’imagination et à la mémoire, au thème choisi, comme à un but, pris dès le commencement […][38] ».  Pour ce faire, le philosophe a besoin d’une discipline mentale qui écarte tout ce qui pourrait éloigner l’esprit de l’objet qui imprime la direction à sa méditation.

Ainsi, la méditation à laquelle se livre l’auteur ne participe ni de la dévotion, ni de la démonstration, comme les Méditations cartésiennes, évoquées par Furetière pour illustrer l’une de ses définitions de la méditation. Au fond, elle gravite autour de la même « matière », qu’elle tourne en « cent façons différentes » et à laquelle elle « donne toutes les formes, qu’elle est capable de recevoir[39] ». Aussi peut-elle être mise en parallèle avec le travail du potier qui « fait ce qu’il veut de sa terre argileuse, la remuant à sa fantaisie, selon les lois de son métier ». Flexible, la méditation de La Mothe Le Vayer jouit d’une grande liberté, qui n’évite pas les contradictions[40]. Outre la souplesse de la méditation, la comparaison avec le potier est susceptible d’évoquer l’épisode biblique de la création de l’homme à partir du « limon de la terre[41] ». Cette possible référence biblique pourrait montrer que le philosophe qui s’adonne à la méditation n’est pas seulement un navigateur autour du « globe intellectuel », mais aussi un démiurge, car les nouveaux mondes qu’il découvre tous les jours sont, en réalité, des mondes qu’il crée lui-même.

Rappelant le travail du potier à travers leur plasticité, les méditations de La Mothe Le Vayer ne sont pas décrites en termes hyperboliques seulement lorsqu’il s’agit des voyages métaphoriques sur lesquels ils reposent, mais aussi des résultats auxquels ils aboutissent. Tributaires de la tradition platonicienne, elles ont pour résultat un mouvement ascensionnel, qui débouche sur une « félicité si extatique, qu’elle pourrait passer pour un prélude de celle des bienheureux[42] ». Bien qu’elle soit, entre autres, mise en rapport avec la béatitude associée au paradis chrétien, la joie qui participe des méditations pratiquées par le philosophe est, en réalité, complètement indépendante de la piété. La démarche intellectuelle qui aboutit à une extase d’inspiration platonicienne[43], est complètement solitaire : « Celui, qui sait l’art de méditer, artem Meleteticam, a ce merveilleux avantage, qu’il n’emprunte point d’ailleurs, ni hors de lui, la fin de son opération, et qu’il trouve plus par son moyen et par ses règles dans lui-même, qu’en tout le reste du monde[44] ». Toujours est-il qu’à l’encontre des méditations cartésiennes, les méditations de La Mothe Le Vayer ne visent guère à atteindre la vérité. Le philosophe ne peut fonder la vérité ni sur lui-même, ni sur un Dieu vérace. En effet, il s’agit des méditations reposant sur une irrésolution amenant le philosophe sceptique qui les pratique à « philosophe[r] au jour la journée[45] ».

Le plus souvent, ces méditations, dont le caractère singulier et les proportions hyperboliques suscitent sans doute la curiosité du lecteur, étoffent une écriture qui illustre les interprétations contradictoires d’un même phénomène appartenant au domaine de la morale ou de la physique. Essentiellement nourris d’exemples empruntés aux auteurs de l’Antiquité gréco-romaine et aux relations de voyage, les ouvrages de La Mothe Le Vayer mettent en évidence le caractère relatif des théories ou des coutumes censées rendre compte de la nature et de la morale. Les règles qui sont propres à sa méditation consistent, en fait, à mettre ensemble les innombrables manières dont un fait de morale ou de physique est envisagé à différentes époques de l’histoire et dans différents endroits du monde. Du reste, en abandonnant le globe terrestre pour le « globe intellectuel », il ne se laisse pas dominer par la vanité qui l’amuse chez des acteurs de premier de plan de la « comédie » du monde, comme les princes. En tant que navigateur autour d’un monde intellectuel qu’il parcourt grâce à la méditation, il s’intéresse davantage au voyage qu’à la découverte proprement-dite.

Aussi hyperboliques qu’elles soient, les expéditions de La Mothe Le Vayer autour du globe spirituel relèvent du loisir, du divertissement. Le philosophe est un démiurge qui, à travers une image qui figure dans les Lois de Platon mais que l’on trouve également chez Montaigne[46], crée ses mondes en jouant. De ce fait, ses méditations ne cherchent à dévoiler aucune autre vérité, à part celle qui concerne leur propre incertitude. Contrairement à la plupart des philosophes de son temps qui font des recherches sur la nature, La Mothe Le Vayer soutient que « ce que nous ne savons que par le moyen de la Philosophie, lorsqu’elle conduit seule notre raisonnement, est sujet à mille doutes[47] ». Adepte de la vie contemplative et disciple du scepticisme, il est un spectateur de la « comédie » du monde et un explorateur du « globe intellectuel ».

Réseau Français des Institutes d’Études Avancées



[1]Fr. Bluche (dir.), Dictionnaire du Grand Siècle, Paris, Fayard, 1990, p. 1199.

[2]Telamon, dans La Mothe Le Vayer, De l’Ignorance louable, Dialogues faits à l’imitation des Anciens, éd. par A. Pessel, Paris, Fayard, 1988, p. 240.

[3]Voir Silvia Giocanti, Penser l’irrésolution. Montaigne, Pascal, La Mothe Le Vayer. Trois itinéraires sceptiques, Paris, Champion, 2001, p. 686. 

[4]La Mothe Le Vayer, De l’Action, et du repos, Opuscules ou petits traités, IIe partie (1644), Œuvres, II/II, Dresde, Michel Groell, 1756–1759 (édition en sept volumes, chaque volume étant divisé en deux parties ; ici et après le premier chiffre renvoie au volume, le deuxième à la partie), p. 173.

Voir aussi Michel de Montaigne, Essais, I, XXXIX, éd. par André Tournon, Paris, Imprimerie Nationale, 1998, p. 388–389: « Or, la fin, ce crois-je, en est tout une, d’en vivre plus à loisir et à son aise. Mais on n’en cherche pas toujours bien le chemin : Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changés. Il n’y a guère moins de tourment au gouvernement d’une famille que d’un état entier ».

Ici et après, nous avons modernisé l’orthographe, mais nous avons gardé la ponctuation et les majuscules.

[5]Voir Bernard Beugnot, Le Discours de la retraite au XVIIe siècle, Paris, PUF, 1996, p. 206–207.

[6]La Mothe Le Vayer, « Préface », Problèmes sceptiques (1666), Œuvres, V/II, op. cit., p. 211 : « l’on ne doit pas trouver mauvais, et le Lecteur ne se scandalisera pas, à ce que je crois, si je lui avoue franchement, qu’encore que je le respecte, autant qu’il se peut, je lui présente ici des jeux de mon loisir, plutôt que des travaux où j’ai apporté beaucoup de circonspection ».  

[7]Entrée « philosopher », dans A. Furetière, Dictionnaire universel, La Haye, Rotterdam, A. et R. Leers, 1701 (1690).

[8]Tubertus Ocella dans La Mothe Le Vayer,La Promenade. VII Dialogue, La Promenade. Dialogues (1662–1663), Œuvres, IV/I, op. cit., p. 221.

[9]La Mothe Le Vayer, « Préface », Problèmes sceptiques, op. cit., p. 211.

[10]La Mothe Le Vayer, Lettre LXXX. Des Récréations honnêtes, Œuvres, VI/II, op. cit., p. 263.

[11]Voir Aristote, Poétique, 1448 b, trad. par Michel Magnien, Paris, Le Livre de Poche, p. 89.

[12]Voir Aristote, Éthique à Nicomaque, IV, 14, trad. par J. Tricot, Paris, Vrin, 2012 (1990) et Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa–IIae, Q. 168, a. 2.

[13]Pierre Nicole, Les Visionnaires, ou seconde partie des lettres sur l’hérésie imaginaire, contenant les huit dernières, Liège, A. Beyers, 1667, p. 51. Voir aussi Laurent Thirouin, L’Aveuglement salutaire. Le réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Paris, Champion, 1997, notamment p. 217–223 et 239–245.

[14]Platon, La République, X, 597, p. 1208 et VII, 514c–515c, p. 1102–1103 dans Œuvres complètes, vol. I, trad. et notes par Jean Robin avec la collaboration de M.-J. Moreau, Paris, Gallimard (coll. de la Pléiade), 1977.

[15]Saint Augustin, Les Confessions, III, 8, trad. par Arnauld d’Andilly, Paris, I. Camusat, P. Le Petit, 1651 (1649), p. 93. Voir aussi Ière Épître de saint Jean, II, 16 (Bible de Sacy).

[16]La Mothe Le Vayer, Lettre XVI. De la Curiosité, Œuvres, VI/I, op. cit., p. 151.

[17]Ibid., p. 150. Voir aussi Aristote, Éthique à Nicomaque, VI, 3, op. cit., p. 300 et saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I–II, Q. 57, a. 1 et 2.

[18]La Mothe Le Vayer, « Lettre de l’Auteur », Dialogues faits à l’imitation des Anciens, op. cit., p. 14.

[19]La Mothe Le Vayer, VII. Des Monstres, Opuscules, ou petits traités, IVe partie(1647), Œuvres, III/I, op. cit., p. 165–166 et Discours pour montrer, que les doutes de la philosophie sceptique sont de grand usage dans les sciences (1669), Œuvres, V/II, op. cit., p. 46–47. Voir aussi Gianni Paganini, Skepsis. Le débat des Modernes sur le scepticisme, Paris, Vrin, 2008, p. 70–71.

[20]Hesychius, dans La Mothe Le Vayer, De la Vie privée, Dialogues faits à l’imitation des Anciens, op. cit., p. 142.

[21]Voir, entre autres, Orontes, De la Politique, dans La Mothe Le Vayer, Dialogues faits à l’imitation des Anciens, op. cit., p. 412–416.

[22]Ibid., p. 429.

[23]Voir, par exemple, Didier Souiller, La Littérature baroque en Europe, Paris, PUF, 1988, p. 251.

[24]La Mothe Le Vayer, Discours pour montrer, que les doutes de la philosophe sceptique sont de grand usage dans les sciences, op. cit., p. 50–51.

[25]La Mothe Le Vayer, Lettre LXII. De la Méditation, Œuvres, VI/II, op. cit., p. 99–100.

[26]La Mothe Le Vayer, IX. Réflexions sceptiques, dans Discours ou homilies académiques, Œuvres, III/II, op. cit., p. 130 et Charles Sorel, La Bibliothèque française, Paris, La Compagnie des Libraires du Palais, 1664, p. 131–132.

[27]Marcus Bibulus, dans La Mothe Le Vayer, La Promenade. I Dialogue, La Promenade. Dialogues (1662–1663), op. cit., p. 29–30.

[28]Hesychius, dans La Mothe Le Vayer, De la Vie privée, Dialogues faits à l’imitation des Anciens, op. cit., p. 148.

[29]Idem.

[30]Orontes, De la Politique, op. cit., p. 449.

[31] Idem.

[32]Orontes, De la Politique, op. cit., p. 450.

[33]La Mothe Le Vayer, IX. Réflexions Sceptiques., Discours ou homilies académiques, op. cit., p. 118.

[34]La Mothe Le Vayer, Lettre CXXI. Des Abstractions spirituelles, Œuvres, VII/I, op. cit., p. 350–351.

[35]Descartes, Méditations (trad. française, 1647), dans Œuvres, éd. Ch. Adam et P. Tannery, Paris, Vrin, 1982, p. 14–15.

[36]La Mothe Le Vayer, « Lettre de l’Auteur », Dialogues faits à l’imitation des Anciens, op. cit., p. 13.

[37]La Mothe Le Vayer, Lettre CXXI. Des Abstractions spirituelles, Œuvres, VII/I, op. cit., p. 351.

[38]La Mothe Le Vayer, Lettre LXII. De la Méditation, Œuvres, VI/II, op. cit., p. 105–106.

[39] Ibidem, p. 105.

[40]Cette idée est exprimée par Sylvia Giocanti, dans « Classicisme philosophique et marginalité : scepticisme et libertinage », XVIIe siècle, no 224, 2004/3, p. 369–380.

[41]Genèse, II, 7 (Bible de Sacy).

[42]Orontes, De la Politique, op. cit., p. 450. Voir aussi, à propos de la joie extatique à laquelle mène la méditation, Lettre CXXI. Des Abstractions spirituelles, op. cit., p. 353. 

[43]Orontes, De la Politique, op. cit., p. 450–451. Voir aussi Lettre CXXI. Des Abstractions spirituelles, op. cit., p. 354.

[44]La Mothe Le Vayer, Lettre LXII. De la Méditation, op. cit., p. 104.

[45]La Mothe Le Vayer, Lettre LXXXI. Des Contestations, dans Œuvres, VI/II, op. cit., p. 269.

[46]La Mothe Le Vayer, « Lettre de l’Auteur », Dialogues faits à l’imitation des Anciens, op. cit., p. 12–13. Voir aussi Michel de Montaigne, Essais, III, V, op. cit., p. 151 : « je crois qu’il est vrai  ce que dit Platon, que l’homme est le jouet des Dieux […] »

[47]La Mothe Le Vayer, Lettre CXXIV. Du Prix de la Sceptique, Œuvres, VII/I, op.cit., p. 381.

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